Kamel DAOUD (1970) - Meursault, contre-enquête (2013, en Algérie - 2014, en France)

     "Aujourd'hui, M'ma est encore vivante". Ainsi commence le récit d'Haroun. Face à lui, un thésard en quête d'éléments nouveaux concernant le contexte des évènements relatés dans le livre d'Albert CAMUS, L'Étranger.

 

AlgerVue du haut de la Casbah-http://algeroisementvotre.free.fr/site1000/alger00/alger017.html

Rappelons les faits :

     Un jeune et modeste employé de bureau nommé Meursault, abat sans motif un Arabe sur une plage des environs d'Alger.

     Quelques heures plus tôt, sur cette plage, un ami de Meursault, Raymond, avait été légèrement blessé au visage au cours d'une bagarre l'opposant à un groupe d'Arabes au sujet d'une prostituée. La victime était l'un d'entre eux. Pour éviter le pire, Meursault avait convaincu Raymond de lui confier son révolver. Tandis que ses amis faisaient la sieste, Meursault  sort se promener seul sur la plage. Là, il rencontre à nouveau l'un des Arabes allongé près d'une source. À sa vue, l'homme sort un couteau. Accablé par la chaleur et l'ardeur du soleil, les yeux aveuglés de sueur, Meursault, ébloui par le reflet du soleil sur la lame, crispe sa main sur le révolver. Le coup part, tuant l'Arabe d'une seule balle. Ensuite, sans raison particulière, Meursault tire quatre autres coups de feu sur le corps inerte de l'homme qu'il vient d'abattre. Au cours du procès, plutôt que le meurtre de l'Arabe, les arguments qui pèseront en faveur de la condamnation de Meursault à la guillotine, seront de n'avoir pas pleuré à la mort de sa mère et, l'après-midi qui suivait l'enterrement, s'être rendu à la piscine en compagnie de sa maîtresse, après quoi les amants étaient allés au cinéma voir un film comique avec Fernandel.

    Haroun affirme que l'Arabe anonyme assassiné sans motif en juillet 1942 sur la plage près d'Alger, était son frère. Depuis que leur père s'était volatilisé, Moussa était l'homme de la famille. À l'époque, Haroun n'avait que sept ans. Il a peu de souvenirs de son aîné, mais, de l'instant où M'ma a pris conscience de la disparition de Moussa, il ne peut oublier la métamorphose du regard qu'elle posait sur lui. Ses yeux reflétaient Moussa. L'enfant y lisait l'amour qu'elle portait à Moussa. Il y percevait le reproche ne pas être Moussa ! De ne pas en être digne !  Pour le voisinage, il était devenu le frère de l'Arabe assassiné.

    Soir après soir, l'universitaire retrouve Haroun dans un bar d'Oran qui sert encore de l'alcool. Soir après soir, le vieillard poursuit sa tirade, reprend la rétrospective de ce que fut la période qui suivit le meurtre de son frère et les répercutions du crime sur sa destinée personnelle et celle de M'ma.  

     En dépit de quelques tentatives de rébellion, dépossédé de son identité, il n'était plus qu'un pantin manipulé par la folie désespérée, haineuse et vengeresse de M'ma hantée par l'ombre du fils disparu sans sépulture. Dans le sillage des insultes et des malédictions que M'ma proférait, les yeux accrochés à son haïk, l'enfant se frayait un passage dans la foule. Tentant en vain de comprendre pourquoi et comment Moussa était mort, ils ont d'abord erré, de la plage déserte en quête d'indices du crime, aux quartiers roumis d'Alger cherchant les proches de Meursault, les témoins du meurtre qui leur avait ravi Moussa. Puis ils sont allés vivre  à Marengo (actuelle Hadjout), la ville où Meursault avait enterré sa maman.

 

Alger-L'escalier vers le gouvernement général de

     En 1962, lorsque la Guerre d'Algérie prend fin, M'ma est employée de maison chez les Larquais qui les logent dans une misérable dépendance. Le propriétaire et sa famille fuient le pays tandis que M'ma et Haroun occupent les lieux laissés vacants. Au cours de la nuit  précédant la proclamation de l'Indépendance, Haroun tue de sang froid, sans mobile, un Roumi. L'homme, apeuré par les exactions contre les anciens occupants du Pays, était venu se réfugier dans une remise de la propriété.

     Victime de Meursault jusqu'à cet acte insensé, voilà Haroun meurtrier à son tour. Le narrateur s'identifie soudain à Meursault. Le soliloque du vieil homme prend une autre tournure : les personnages de fictions et les auteurs se confondent, permutent ; la ligne du récit de Djamel DAOUD se superpose à celle d'Albert CAMUS et l'accompagne dans l'absurde par la transposition de personnages, des emprunts et un remaniement de parties du texte de l'Étranger (signalées par des guillemets et des caractères typographique italiques).

     Comme Meursault, Haroun est arrêté. Un procureur interroge Meursault, un colonel de l'Armée de Libération Nationale, Haroun. On demande à l'un s'il croit en Dieu, à l'autre s'il croit en la Révolution. On reproche au premier, de ne pas avoir pleuré la mort de sa mère, au second de ne pas avoir pris le maquis. Un prêtre propose au Français les secours de la religion, à l'Algérien c'est un imam. Mais les deux hommes leur opposent le même refus et la même révolte. L'absurde tient dans la qualification de l'exécution du Roumi : si l'homme a été abattu avant minuit, le 4 juillet 1962, c'est un acte de bravoure, après zéro heure, le 5 juillet 1962, jour de la proclamation de l'Indépendance, ce n'est qu'un vulgaire assassinat.

     Finalement, Haroun est libéré sans procès. Il est sorti aussi des coulisses de l'Histoire où l'occupation coloniale et sa haine de Meursault l'enfermaient. Grâce à une brève aventure amoureuse, il découvre le livre et l'œuvre de Camus et s'intéresse à la langue française. Il observe dorénavant la scène où se joue le destin de sa patrie. Attablé devant son verre d'alcool, il en rapporte les images d'un demi-siècle d'histoire et sa vision de l'Algérie d'aujourd'hui, à l'élaboration de laquelle il n'a jamais pu, ni voulu se résoudre à être acteur, pas plus que figurant.

     Les répétitions en leitmotiv et les allers et retours entre sa propre fiction et celle de CAMUS que l'auteur du roman met dans le propos du narrateur, peuvent déstabiliser dans un premier temps, puis le charme du contrepoint opère progressivement. On peut dire que Kamel DJAOUD a réussi son pari audacieux.

Origine des images :

1 - AlgerVue du haut de la Casbah

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2 - Alger-L'escalier vers le gouvernement général de l'Algérie

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