David FOENKINOS (1974) - Les souvenirs (2011)

Tout commence par un enterrement, celui du grand-père du narrateur. Un détail suffit à faire basculer la vie d'un être cher, un détail grotesque, digne accessoire d'une péripétie comique de cartoon, un détail navrant, un pied posé sur une savonnette mouillée, un corps brisé et l'agonie de la victime qui ne se remet pas de sa chute dans la douche.

La mort du grand-père marque le début d'une chronique d'évènements qui vont faire sortir le narrateur, héros du récit, de son train-train quotidien. Écrivain en mal d'inspiration, le jeune homme est veilleur de nuit dans un hôtel parisien. Quand il ne traîne pas dans les allées du cimetière à la recherche d'une éventuelle âme-sœur entraperçue le jour de l'enterrement de son aïeul,  le narrateur observe d'un regard  détaché ses parents dépressifs depuis qu'ils sont en retraite : un père désemparé qui comble le vide de ses journées devant une télé perpétuellement allumée; une mère qui fuit le tête-à-tête par une succession de voyages, puis une grave dépression dont elle se remettra dans les bras d'un jouvenceau.

Je voulais vivre une vie un peu héroïque, enfin rien de sportif, mais disons que j'avais choisi de devenir veilleur de nuit en pensant que cela faisait de moi un marginal.

Une chute de la grand-mère, qui vit maintenant seule dans son appartement, décide ses enfants à tenter de la convaincre d'aller vivre désormais dans une résidence pour personnes âgées. En retrait par la barrière d'une génération, satisfait de se sentir dispensé de prendre parti, le narrateur rapporte le déploiement d'arguments avancés par son père et ses oncles afin de vaincre les refus catégoriques de la vieille dame. Réalisant qu'elle est devenue un poids aux yeux de ses fils, cette dernière finit par céder.

Lorsqu'il vient la voir à la maison de retraite,  le jeune homme se trouve souvent devant une personne apathique, sans désir, feignant la résignation. Au fil des visites, il considère les pensionnaires de l'établissement autrement qu'à travers leurs infirmités présentes. Luttant contre l'abattement généré par les lieux d'une tristesse affligeante et la laideur de la décoration, tous deux s'amusent à lire, sur les menus gastronomiques affichés dans le hall, les noms pompeux attribués aux plats minables concoctés pour des convives édentés. Ils finissent par se prendre d'amitié pour une croûte horrible accrochée au mur du couloir, représentant une vache dans un pré. Ils iront jusqu'à rencontrer l'auteur, un peintre raté, à l'occasion de l'anniversaire de la grand-mère.

-C'est surtout le tableau de la vache... ça peut vous paraître excessif... mais je dois vous avouer que nous vouons une sortes de culte à ce tableau...

La grand-mère s'est forgé, dès l'enfance, un dynamisme à toute épreuve pour surmonter les vicissitudes de l'existence. Mue par son tempérament combatif, décidée à raviver ses meilleurs souvenirs, la grand-mère fait une fugue. Alors que ses fils, restent désemparés et rongés d'inquiétude, son petit-fils part à sa recherche et la retrouve facilement sur les lieux de son enfance. Là, Denise vivra des instants magnifiques avant de mourir, tandis que le narrateur rencontrera l'amour. Enfin…, quelques temps! Cet amour ne supportera pas la routine du quotidien.

Une petite fille a pris la main de ma grand-mère pour lui indiquer le chemin. [...] Elle était entourée d'enfants.

Le retrait de la vie professionnelle, le placement et la vie dans les maisons de retraite,  la fin de vie, la mort, la disparité des générations, l'étiolement des relations familiales, l'usure de l'amour dans le couple, la difficulté de se comprendre et de communiquer, l'isolement des travailleurs de nuit, tout en étant décrits avec réalisme, sont évoqués avec sensibilité et tendresse, humour, parfois avec drôlerie, par le narrateur. Celui-ci tient enfin des éléments d'inspiration pour l'écriture de son premier roman.

Le texte est entrecoupé de petits textes (leur typographie est en italique) "souvenirs" de personnages principaux ou secondaires intervenant dans le déroulement de l'histoire et "souvenirs" de personnalités évoquées au cours du récit (Francis Scott Fitzgerald, Modiano, Alfred Alzheimer…).

Les Souvenirs de David KOENINOS mettent en relief des situations de la vie réelle que nombre de lecteurs ont vécu, qu'ils en soient acteurs ou témoins. Malgré le côté prétentieux qu'apportent les nombreux aphorismes parsemés dans tout le texte, cette histoire retient l'intérêt d'un bout à l'autre et est agréable à lire.

frise ribambelle

Le Prix renaudot 2014 a été attribué à David KOENKINOS pour "Charlotte" (2014)