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QUE LISAIT-ON DANS LA PRESSE AU SUJET DE GUERNICA EN 1937 ?

QUE LISAIT-ON DANS LA PRESSE AU SUJET DE GUERNICA EN 1937 ?

 

Place du bombardement de Guernica dans la presse

     PLAN DU DOCUMENT

     - 1 - Principaux journaux quotidiens français à l'époque de la Guerre civile espagnole (18 juillet 1936-1er avril 1939)

 

      -2 - Comment les contemporains des bombardements de Guernica ont-ils été informés par la presse ?

 

     CONCLUSION

LIEN VERS LE FICHIER pdf 


Lydie SALVAYRE (1948) - Pas pleurer (2014)

Lydie SALVAYRE (1948) - Pas pleurer (2014)

     En Espagne, la gauche unie dans un "Frente Popular remporte les élections législatives du 18 février 1936. Le pays connaît immédiatement une vague de violences : confiscation sommaires de terres par des bandes de paysans, pillages, incendie d'églises, de séminaires, de monastères, de journaux d'oppositions ; des grèves générales et partielles etc., comme celles qui avaient accompagné l'avènement de la seconde République espagnole dans les années 1931/32. Ces troubles ont contribué à rallier l'opinion modérée, bourgeoise et catholique aux militaires et aux jeunes fascistes (phalangistes), les adversaires les plus résolus du régime, lesquels s'affairent à la préparation d'un coup d'État. L'assassinat du monarchiste Carlos Sotelo, chef de file de la droite, est l'étincelle qui déclenche l'insurrection de l'armée (le pronunciamiento), d'abord le 16 juillet 1936  au Maroc espagnol puis gagne l'Espagne le 18 juillet. Le Général Franco débarque à la tête des troupes nationalistes composées de 23 400 hommes.

     En 1936, José a 17 ans. Il habite un village coupé du monde figé dans ses traditions ancestrales, sous la coupe de l'église catholique, où les gros propriétaires terriens maintiennent les familles comme la sienne dans une grande pauvreté. Depuis l'âge de quatorze ans, José travaille dans les champs de l'aube à la tombée du jour et, chaque année, entre la récolte des amandes et celle des noisettes, le garçon part comme saisonnier faire les foins dans une grosse propriété des environs de Lérima, pour un salaire dérisoire qu'il est content rapporter à  sa famille. Cette année là, Lérima est gagnée par la fièvre libertaire. L'allégresse et l'enthousiasme règnent dans toute la ville. À son retour au village, José porte un foulard rouge et noir serré autour du cou, peste contre les riches et les curés et  se gargarise de grandes phrases qui sonnent comme autant de promesses fabuleuses qui fascinent sa jeune sœur de 15 ans, Montse.

Barcelone_19_juillet_1936-3-2

     Aujourd'hui, Montse est une vieille dame atteinte d'amnésie. Seul ce merveilleux été où, comme elle, des jeunes gens ont cru qu'un nouveau monde était possible est resté gravé dans sa mémoire. Montse raconte à sa fille Lydie SALVAYRE, l'arrivée au village des idées révolutionnaires, sa découverte d'une ville libérée des tabous sociétaux, de l'émancipation féminine à Barcelone où le temps d'une nuit, elle a aimé André, un Français de passage, père de la sœur aînée de Lydie née en 1937. Pour cacher sa faute, la jeune fille a dû épouser Diego avec qui elle a fuit l'Espagne en janvier 1939 et a trouvé refuge dans le village du Languedoc où elle vit toujours.

 

Visca la llibertat

    Dans leur village de Catalogne gagné par les idées nouvelles, à l'euphorie générale des premiers moments libertaires, succèdent progressivement les manœuvres équivoques des staliniens, les luttes fratricides des différentes tendances révolutionnaires, la désillusion puis la mort de José dont on ignorera sous quelles balles il est tombé.

     Montse s'exprime dans un sabir hispano-français émaillé de termes grossiers, orduriers et de formules vulgaires, que sa fille nous livre avec délectation, sans la moindre traduction. Le lecteur doit se familiariser avec cette langue mixte qui entremêle le français et l'espagnol, livrée dans toute sa brutalité pour entrer dans le récit. 

     En contrepoint, la romancière rapporte la vision de l'ancien camelot du roi Georges Bernanos fixé aux Baléares à Palma de Majorque depuis 1934. Monarchiste, catholique, époux d'une descendante d'un des frères de Jeanne d'Arc, l'auteur de "Sous le soleil de Satan" avait d'abord été favorable à Franco. Au début du conflit, Il se félicitait d'avoir un de ses fils engagé dans les Phalanges. Or, en  en juillet 1936, quand éclate la guerre civile, il est témoin de la répression barbare franquiste, des rafles aveugles par les "Nationaux" avec la complicité du clergé majorquin. L'horreur et le désespoir qu'il éprouve devant ces massacres et ces arrestations arbitraires constituent un des thèmes essentiels de "Les Grands Cimetières sous la lune" (1938). L'écrivain s'éloigne puis rompt définitivement avec l'Action française.  La publication de son pamphlet lui vaudra d'être qualifié de "gauche" par certains après avoir été classé de "droite".

     En replaçant les bribes révélées par les réminiscences maternelles dans leur contexte  chronologique, idéologique et le cynisme des enjeux stratégiques européens, la romancière tire de l'ombre la tragédie vécue par les quelque 600 000 morts durant la Guerre civile et les 400 000 Républicains, pour la plupart anonymes, contraints de s'exiler en 1939, afin d'échapper à la répression de la dictature franquiste.

     Dans "Les Cimetières sous la lune", Bernanos ouvre de nouvelles perspectives: il proclame que cette violence est le symptôme d'une crise profonde de la civilisation occidentale. Un malaise qui s'est confirmé au cours du déroulement et des conséquences de la Deuxième Guerre Mondiale. Hélas, toujours à l'ordre du jour en regard du contexte international actuel !

     Le Prix Goncourt 2014 a été attribué à Lydie SALVAYRE pour son livre Pas pleurer.

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Michel del CASTILLO (1933) - Rue des Archives (1994)

Michel del CASTILLO (1933) - Rue des Archives (1994)

Averti du décès de Candida par la fille de son dernier mari, Félix, Michel del CASTILLO trie et range les affaires de sa mère envers laquelle il éprouva un amour fusionnel dans son enfance. L'auteur tente d'éclairer l'énigme que fut Candida, alias Isabel, alias Isabelita, alias Blanche Azéma, alias Victoria et de recomposer sa vie par rapport à la sienne.

rue des archives 

L'homme qui a  su transcender ses souffrances dans son œuvre et qui est devenu un écrivain reconnu, se fait complice et confident de son double Xavier (prénom de son frère aîné), l'enfant de neuf ans victime des tribulations maternelles puis abandonné à Paris sur un trottoir du boulevard Haussmann.

Les archives révèlent une Candida, mégalomane, manipulatrice, affabulatrice, égoïste, mythomane qui a exploité son entourage toute sa vie et particulièrement ceux qui l'aimaient, son fils et aussi le pauvre Félix, éternel amoureux transi, quoique lucide.

Candida était une femme émancipée pour l'époque. Elle masquait sa fragilité sous une accumulation de mensonges telle, que cette enveloppe protectrice finissait par l'étouffer ou par craquer. C'était alors la fuite, l'abandon, la trahison de ceux qui l'avaient protégée jusque là, pour aller se construire une nouvelle vie ailleurs, dans une autre gangue de mensonges… Démasquée, elle n'hésitait pas, afin d'échapper à sa nudité, à retourner vers d'anciens nids, à rapiécer momentanément ses oripeaux dans l'attente d'une  nouvelle aubaine. Il lui arrivait parfois de considérer lucidement sa façon d'agir, mais elle ne pouvait s'empêcher de récidiver.

transformation femme

Michel del CASTILLO décrit la déchéance de sa mère à la fin de sa vie. Malgré toutes ses turpitudes, des personnes lui restaient attachées, étaient encore "bluffées" par ce qu'elle fut. Il restait encore des personnes dont elle n'avait pas réussi à se faire détester ! Sans scrupule, cette femme alla jusqu'à tenter de faire vendre aux trois pauvres femmes qui ont élevé son fils Aldo, leur modeste maison, leur unique bien.

Candida avait une relation maternelle malsaine qui l'a conduite à exploiter la sensibilité et de l'amour de Michel. Aldo, un des frères de Michel, avait le même caractère que sa mère. Mais c'était, chez lui, sans aucune mesure, ni la moindre conscience. Le duo Candida-Aldo, quand ils se retrouveront, portera au paroxysme les méfaits consécutifs à leur mégalomanie, leurs combines et leur goût du luxe.

Michel, le fils, n'accable pas sa mère de reproches. Son double, Xavier souffre, prostré, affectant l'inattention lors des découvertes pénibles souvent sordides, replié sur sa souffrance d'enfant, jouet du destin. Michel del CASTILLO, écrivain, analyse froidement la situation, conscient que son équilibre affectif et mental nécessitent de se détacher de l'emprise de sa mère.

Les "pourquoi ?" de Xavier ne trouveront pas de réponse. Les "comment ?" de l'écrivain seront partiellement éclaircis.

Michel del CASTILLO aborde sommairement en filigrane les aléas de sa propre vie traités dans ses autres ouvrages autobiographiques : Tanguy, 1957 ; La nuit du décret ,1981 ; La Gloire de Dina, 1984 ; Une femme en soi, 1991 ; Le crime des pères, 1993 ; Mon père français 1998 ; La tunique d'infamie, 1998 ;  Les Étoiles froides, 2001 ; Les portes du sang, 2003.

Rue des archives a obtenu le Prix Genevoix (1994)

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Kamel DAOUD (1970) - Meursault, contre-enquête (2013, en Algérie - 2014, en France)

Kamel DAOUD (1970) - Meursault, contre-enquête (2013, en Algérie - 2014, en France)

     "Aujourd'hui, M'ma est encore vivante". Ainsi commence le récit d'Haroun. Face à lui, un thésard en quête d'éléments nouveaux concernant le contexte des évènements relatés dans le livre d'Albert CAMUS, L'Étranger.

 

AlgerVue du haut de la Casbah-http://algeroisementvotre.free.fr/site1000/alger00/alger017.html

Rappelons les faits :

     Un jeune et modeste employé de bureau nommé Meursault, abat sans motif un Arabe sur une plage des environs d'Alger.

     Quelques heures plus tôt, sur cette plage, un ami de Meursault, Raymond, avait été légèrement blessé au visage au cours d'une bagarre l'opposant à un groupe d'Arabes au sujet d'une prostituée. La victime était l'un d'entre eux. Pour éviter le pire, Meursault avait convaincu Raymond de lui confier son révolver. Tandis que ses amis faisaient la sieste, Meursault  sort se promener seul sur la plage. Là, il rencontre à nouveau l'un des Arabes allongé près d'une source. À sa vue, l'homme sort un couteau. Accablé par la chaleur et l'ardeur du soleil, les yeux aveuglés de sueur, Meursault, ébloui par le reflet du soleil sur la lame, crispe sa main sur le révolver. Le coup part, tuant l'Arabe d'une seule balle. Ensuite, sans raison particulière, Meursault tire quatre autres coups de feu sur le corps inerte de l'homme qu'il vient d'abattre. Au cours du procès, plutôt que le meurtre de l'Arabe, les arguments qui pèseront en faveur de la condamnation de Meursault à la guillotine, seront de n'avoir pas pleuré à la mort de sa mère et, l'après-midi qui suivait l'enterrement, s'être rendu à la piscine en compagnie de sa maîtresse, après quoi les amants étaient allés au cinéma voir un film comique avec Fernandel.

    Haroun affirme que l'Arabe anonyme assassiné sans motif en juillet 1942 sur la plage près d'Alger, était son frère. Depuis que leur père s'était volatilisé, Moussa était l'homme de la famille. À l'époque, Haroun n'avait que sept ans. Il a peu de souvenirs de son aîné, mais, de l'instant où M'ma a pris conscience de la disparition de Moussa, il ne peut oublier la métamorphose du regard qu'elle posait sur lui. Ses yeux reflétaient Moussa. L'enfant y lisait l'amour qu'elle portait à Moussa. Il y percevait le reproche ne pas être Moussa ! De ne pas en être digne !  Pour le voisinage, il était devenu le frère de l'Arabe assassiné.

    Soir après soir, l'universitaire retrouve Haroun dans un bar d'Oran qui sert encore de l'alcool. Soir après soir, le vieillard poursuit sa tirade, reprend la rétrospective de ce que fut la période qui suivit le meurtre de son frère et les répercutions du crime sur sa destinée personnelle et celle de M'ma.  

     En dépit de quelques tentatives de rébellion, dépossédé de son identité, il n'était plus qu'un pantin manipulé par la folie désespérée, haineuse et vengeresse de M'ma hantée par l'ombre du fils disparu sans sépulture. Dans le sillage des insultes et des malédictions que M'ma proférait, les yeux accrochés à son haïk, l'enfant se frayait un passage dans la foule. Tentant en vain de comprendre pourquoi et comment Moussa était mort, ils ont d'abord erré, de la plage déserte en quête d'indices du crime, aux quartiers roumis d'Alger cherchant les proches de Meursault, les témoins du meurtre qui leur avait ravi Moussa. Puis ils sont allés vivre  à Marengo (actuelle Hadjout), la ville où Meursault avait enterré sa maman.

 

Alger-L'escalier vers le gouvernement général de

     En 1962, lorsque la Guerre d'Algérie prend fin, M'ma est employée de maison chez les Larquais qui les logent dans une misérable dépendance. Le propriétaire et sa famille fuient le pays tandis que M'ma et Haroun occupent les lieux laissés vacants. Au cours de la nuit  précédant la proclamation de l'Indépendance, Haroun tue de sang froid, sans mobile, un Roumi. L'homme, apeuré par les exactions contre les anciens occupants du Pays, était venu se réfugier dans une remise de la propriété.

     Victime de Meursault jusqu'à cet acte insensé, voilà Haroun meurtrier à son tour. Le narrateur s'identifie soudain à Meursault. Le soliloque du vieil homme prend une autre tournure : les personnages de fictions et les auteurs se confondent, permutent ; la ligne du récit de Djamel DAOUD se superpose à celle d'Albert CAMUS et l'accompagne dans l'absurde par la transposition de personnages, des emprunts et un remaniement de parties du texte de l'Étranger (signalées par des guillemets et des caractères typographique italiques).

     Comme Meursault, Haroun est arrêté. Un procureur interroge Meursault, un colonel de l'Armée de Libération Nationale, Haroun. On demande à l'un s'il croit en Dieu, à l'autre s'il croit en la Révolution. On reproche au premier, de ne pas avoir pleuré la mort de sa mère, au second de ne pas avoir pris le maquis. Un prêtre propose au Français les secours de la religion, à l'Algérien c'est un imam. Mais les deux hommes leur opposent le même refus et la même révolte. L'absurde tient dans la qualification de l'exécution du Roumi : si l'homme a été abattu avant minuit, le 4 juillet 1962, c'est un acte de bravoure, après zéro heure, le 5 juillet 1962, jour de la proclamation de l'Indépendance, ce n'est qu'un vulgaire assassinat.

     Finalement, Haroun est libéré sans procès. Il est sorti aussi des coulisses de l'Histoire où l'occupation coloniale et sa haine de Meursault l'enfermaient. Grâce à une brève aventure amoureuse, il découvre le livre et l'œuvre de Camus et s'intéresse à la langue française. Il observe dorénavant la scène où se joue le destin de sa patrie. Attablé devant son verre d'alcool, il en rapporte les images d'un demi-siècle d'histoire et sa vision de l'Algérie d'aujourd'hui, à l'élaboration de laquelle il n'a jamais pu, ni voulu se résoudre à être acteur, pas plus que figurant.

     Les répétitions en leitmotiv et les allers et retours entre sa propre fiction et celle de CAMUS que l'auteur du roman met dans le propos du narrateur, peuvent déstabiliser dans un premier temps, puis le charme du contrepoint opère progressivement. On peut dire que Kamel DJAOUD a réussi son pari audacieux.

Origine des images :

1 - AlgerVue du haut de la Casbah

http://algeroisementvotre.free.fr/site1000/alger00/alger017.html

2 - Alger-L'escalier vers le gouvernement général de l'Algérie

http://algeroisementvotre.free.fr/site1000/alger00/alger017.html

 

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Au gui, l'an neuf!

gui

Banderole au gui l'an neuf

 

 

 

Carte animée 3

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Emmanuel CARRÈRE - Le Royaume (2014)

Emmanuel CARRÈRE - Le Royaume (2014)

Christ_of_Saint_John_of_the_Cross par Savador Dali - Kelvinrove Art Gallery and Museum, Glasgow

Les adeptes d'une petite secte juive prétendaient que sous l'empereur Tibère, en Judée, un homme était né d'une vierge, qu'il était fils unique de Dieu et qu'il reviendrait sur terre à la fin des temps pour juger les vivants et les morts. Ils affirmaient que cet homme était ressuscité trois jours après avoir été crucifié.

Comment une petite secte juive a-t-elle pu devenir une religion qui a miné l'Empire romain en trois siècles ?

Comment cette étrange croyance a-t-elle pu engendrer le christianisme, se répandre dans le monde, se perpétuer deux millénaires et concerner encore aujourd'hui le quart de l'humanité?  

Que les premières communautés chrétiennes, issues d'une civilisation où les récits mythologiques tenaient une place prééminente, aient cru que Jésus -Christ, fils unique de Dieu, soit ressuscité d'entre les morts et qu'il reviendra à la fin des temps dans la gloire pour juger les vivants et les morts peut s'expliquer, mais Emmanuel CARRÈRE s'interroge : qu'en est-il deux mille ans plus tard pour un chrétien qui récite le Credo ?

La Nativité - Fresque de MASACCIO (1401-1428) Chapelle Brancaci Florence

         Raconter, en suivant les destins de l'apôtre Paul et de l'évangéliste Luc, la naissance de la chrétienté à travers l'histoire de ses premières communautés au lendemain de la mort de Jésus; tenter de comprendre comment l'homme percevait il y a deux mille ans le message chrétien ; s'enquérir des contextes politique, culturel et social qui ont pu favoriser son extraordinaire retentissement, tel est l'objet du livre d'Emmanuel CARRÈRE. Aujourd'hui agnostique, Emmanuel CARRÈRE a traversé autrefois, durant trois ans, ce qu'il appelle sa "période chrétienne". La relecture du contenu de la vingtaine de cahiers de notes et de commentaires des versets de l'Évangile selon saint Jean rédigés au cours de cette crise mystique lui a  remémoré le point de vue du chrétien qu'il fut et apporté les éléments de réponse à sa dernière interrogation.

 

La Nativité - Fresque de MASACCIO (1401-1428) Chapelle Brancaci Florence - Photo NMS

Pour réaliser son projet ambitieux, Emmanuel CARRÈRE s'est appuyé sur une importante documentation, a consulté des écrits d'exégètes et confronté leurs interprétations souvent contradictoires. Le Royaume est un livre de six cent trente pages inclassable en raison de l'abondance et de la diversité des sujets abordés, de la quantité de personnages évoqués ou mis en scène et de l'omniprésence l'auteur tout au long de son récit. Le propos d'Emmanuel CARRÈRE est découpé en quatre parties : une crise, Paul, l'enquête, Luc, précédées d'un prologue et suivies d'un épilogue. 

La conversion de Saint Paul sur le chemin de Damas par Le Caravage(1604) - Chapelle Cerasi de l'église Santa Maria del Popolo deRome

Dans ce livre, le lecteur trouve à la fois : une reconstitution imagée du monde méditerranéen de l'époque ; une narration du destin tragique de ses acteurs au centre d'une foule de figurants ; un exposé des enjeux politiques et religieux sous-jacents à la pax romana ; une analyse méticuleuse de la tradition écrite ; un exposé comparé de points de vue d'auteurs comme Ernest RONAN(1), Philip K DICK (2), les écrivaines Marguerite YOURCENAR (3) et Béatrix BECK (4) ; des hypothèses et des déductions personnelles du narrateur, des analogies récurrentes hasardeuses concernant les querelles de chefs et de chapelles des début de l'église chrétienne aux  divergences idéologiques au sein du gouvernement de l'Union Soviétique et leurs conséquences après la mort de Lénine en 1924 ; des rapprochements subjectifs de l'auteur avec la pratique de méditation bouddhiste ; des inventions pour combler les vides; un déballage autobiographique de ses tourments spirituels à l'époque de sa "période chrétienne", ainsi qu'une mise en scène hors sujet d'aspects de sa vie personnelle dont on se passerait volontiers.

 Le procès de l'apôtre Paul par Nikolai Bodarevsky, 1875

 

Heureusement, avant d'émettre une hypothèse, une interprétation ou une invention personnelle, Emmanuel CARRÈRE prend soin d'en prévenir le lecteur.

Il ressort de cette étude que Pierre, Marc et Matthieu étaient attachés à un christianisme essentiellement  juif, que le christianisme s'est répandu grâce à des hommes comme Paul et Luc, capables de s'exprimer en grec, que le message chrétien a d'abord séduit le monde juif hellénisé, puis qu'en s'ouvrant aux gentils, il s'est propagé dans le peuple, chez les esclaves libérés et les pauvres, avant de toucher les classes dominantes et qu'ensuite, il s'est universalisé.

Icône de Saint Luc évangéliste 17ème siècle - auteur inconnu - Ikonen-Museum Recklinghausen Allemagne

NOTES

1 - Joseph Ernest Renan (1823~1892 écrivain, philologue, philosophe, historien et académicien français (1823~1892)

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/ernest-renan

2 -Philip Kindred Dick (1928~1982) écrivain américain de romans, de nouvelles et d'essais de science-fiction (1928~1982)

3 -Béatrix Beck (1914~2008), écrivaine française d'origine belge. Elle fut la dernière secrétaire d'André Gide (1950-1951), auteur de romans souvent autobiographiques où l'amour, la religion et l'écriture sont les issues recherchées pour transcender l'existence. Elle a reçu le prix Goncourt 1952 pour son livre Léon Morin, prêtre (porté à l'écran par Jean-Pierre Melville en 1961). réf. Petit Robert des noms propres

4 -Marguerite Yourcenar, née Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour ( 1903~1987) écrivaine française d'origine française naturalisée américaine en 1947. Elle a écrit des romans, des nouvelles « humanistes », ainsi que de récits autobiographiques. Elle fut aussi poète, traductrice, essayiste et critique littéraire. Elle fut la première femme élue à l'Académie française en 1980.

 http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/marguerite-yourcenar

ICÔNOGRAPHIE

 1- Christ de Saint Jean de la Croix par Salvador DALI (1951) Kelvinrove Art Gallery and Museum, Glasgow

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/8/8c/Christ_of_Saint_John_of_the_Cross.jpg

 

2 -La Nativité - Fresque de MASACCIO (1401-1428) Chapelle Brancaci Florence (photo NMS)

 

3 -Tympan de la cathédrale d'Autun (Côte d'Or) représentant le jugement dernier (photo NMS)

 

4 -La Conversion de saint Paul sur la route de Damas (1604) par Le Caravage

Chapelle Cerasi de l'église Santa Maria del Popolo deRome.

http://en.wikipedia.org/wiki/Cerasi_Chapel

5 -Le procès de l'apôtre Paul par Nikolai Bodarevsky, 1875. Agrippa et Bérénice sont assis face à Paul.

Musée d'art régional, Uzhgorod, Ukraine

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nikolai_Bodarevsky_001.jpg

6 -Icône d'un peintre inconnu représentant Saint Luc évangéliste (seconde moitié du 17ème siècle

Ikonen-Museum Recklinghausen - Recklinghausen (Allemagne)

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:17th-century_unknown_painters_-_St_Luke_the_Apostle_and_Evangelist_-_WGA23506.jpg?uselang=fr

Adrien BOSC (1986) - Constellation (2014)

"L'AVION PARIS-NEW-YORK S'EST ÉCRASÉ AUX AÇORES
 48 morts dont Marcel Cerdan…".

L'appareil avait décollé d'Orly le jeudi 27 octobre 1949 à 2h 06. Il devait faire escale vers 20 h 45 aux Açores. Le contact radio avec la tour de contrôle de l'aérodrome de Santa Maria s'est interrompu vers 20 h 50 alors que l'avion de la compagnie Air France était en phase d'atterrissage. Les débris du Lockheed Constellation F-BAZN ont été retrouvés éparpillés sur les flancs du Pic  Rodonta, sur l'île San Miguel. Les 37 passagers et les 11 membres de l'équipage ont tous péri dans l'accident. Les jours suivants, l'information, qui fait les grands titres à la Une des journaux, éclipse auprès des lecteurs celle qui annonce enfin la formation d'une nouvelle équipe gouvernementale mettant fin à trois semaines de crise, la septième crise depuis l'élection du Président Auriol en janvier 1947.

L'AURORE l'avion à la Une

 

Qui n'a jamais entendu parler du boxeur Marcel Cerdan ? Le bombardier marocain avait remporté 111 victoires en 115 combats ! N'a-t-il pas ravi aux Américains le titre de champion du monde contre Tony Zale l'année précédente ? On a vu aux actualités cinématographiques l'accueil des Parisiens à son retour des États-Unis, une vraie folie ! Noyé au cœur d'une foule en liesse, le cortège vers l'Hôtel de Ville n'arrivait pas à progresser. Le Président de la République a reçu le champion à l'Élysée.

Certains ont eu la chance d'assister à ses matchs, ils les évoqueront encore longtemps. Les 

Le poing de Cerdan

journaux et la T.S.F. commentaient ses combats, chaque reprise était analysée. Jake La Motta lui a ravi le titre. On ne lui en veut pas : d'abord, la réputation de La Motta était sulfureuse et puis, … le match n'avait-il pas été avancé, empêchant notre champion de s'échauffer correctement ? Blessé, Marcel avait dû abandonner au 11ème Round. Sa revanche a été repoussée par l'Américain pour des raisons qu'on a prétendues fallacieuses. Le champion repartait confiant aux États-Unis, bien décidé à reprendre son titre à La Motta. La légende prend corps avec sa mort accidentelle à 33 ans seulement.

 "… la violoniste Ginette Neveu…"

La grande artiste virtuose Ginette Neveu était moins connue du grand public. La taille des caractères du titre du Républicain du SUD-OUEST, cité plus haut, est plus évocatrice que les mots qui expriment l'annonce de sa mort dans la catastrophe. À l'époque, les personnes qui avaient entendu parler de la célèbre 

violoniste n'avaient pas toujours eu l'occasion de l'entendre, car la possibilité d'assister à des concerts de musique classique, d'écouter "la grande musique" étaitréservée aux habitants des grandes villes et aux possesseurs de phonographes. Encore, fallait-il avoir une solide culture musicale ! Les musiciens et les mélomanes pleuraient Ginette Neveu.

 

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"… et cinq bergers basques des Aldudes"

L'auteur ne s'est pas contenté de parler des deux célébrités qui étaient à bord, il a surtout sorti de l'anonymat les trente-cinq autres passagers et les onze membres de l'équipage, car toutes les vies se valent.

Les autres victimes méritaient aussi qu'on s'intéresse elles. Le destin de beaucoup d'entre-elles était remarquable et leur parcours révélait l'amorce des transformations profondes et durables de la société et des modes de vie qui allaient se produire dans les décennies suivantes. À  une époque où voyager par avion était un luxe, le Constellation contribue aussi à la réalisation du rêve américain. À bord, cinq bergers basques espèrent s'enrichir en s'expatriant dix ans au Texas,  travailler dans des ranchs, Amélie Ringler, ouvrière bobineuse dans une usine textile de Mulhouse, s'envole vers la fortune, le sort a fait de cette jeune fille modeste, l'héritière d'une riche marraine propriétaire d'une usine de bas Nylon à Detroit. L'avion transporte des personnalités très diverses: un ancien marchand de chapeaux, Kay Kamen multimillionnaire.  Il avait eu l'idée de la montre Mickey Mouse et avait convaincu Wald Disney de se lancer dans le merchandising ; René Hauth, Rédacteur en chef des Dernières Nouvelles d'Alsace, avait été espion pendant la Seconde Guerre mondiale; un graveur art-déco, peintre mondain de l'entre-deux guerres, Bernard Boutet de Monviel, après une période orientaliste, il avait assouvi sa passion pour l'architecture avec ses tableaux réalisés aux États-Unis où son talent était reconnu et apprécié ; Guy Jasmin, Rédacteur en chef du Canada qui était venu préparer l'Année sainte et accompagner sa mère sur les lieux de pèlerinages catholique ;… Le pilote de l'appareil, un ancien des Forces françaises libres.

Il y a aussi ceux qui sont restés sur le carreau : un couple ravi de prolonger la durée de son voyage de noce sur un paquebot transatlantique et une troisième personne, moins satisfaite sur le moment de ce contretemps. Ils font les frais de passe-droits, leurs places ont été cédées à trois voyageurs de dernières minutes : Marcel Cerdan pressé de rejoindre à Manhattan Édit Piaf, dont il était l'amant du moment ; son manager, Joe Longman, l'homme aux éternelles lunettes noires ; son ami le restaurateur Paul Genser. Quand le public apprendra beaucoup plus tard ce qu'il en était de la "grande amitié" qui unissait les deux mythes, la légende s'établira définitivement, enrichie de leurs amours contrariées par le sort.

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Adrien BOSC a construit son roman autour du crash du Constellation d'Air France le 28 octobre 1949 dans l'archipel des Açores sous deux aspects, l'un objectif et rigoureux, l'autre romancé et fictionnel. Le premier, fruit d'une enquête minutieuse, respecte la chronologie du vol, des secours, le rapatriement des corps, leur identification, le déroulement l'enquête, la reconstitution du parcours de l'appareil et l'explication de son détournement de trajectoire à l'approche des Açores. Le second concerne les personnages, leur portrait, leur histoire, leurs goûts, leurs sentiments, leurs réactions, sa chronologie se réfère aux évènements concomitants, antérieurs, postérieurs qui se déroulent dans un grand désordre géographique, interroge sur les interventions du  hasard, du destin, de la chance, flirte avec l'occultisme, en se basant sur des correspondances, des coïncidences de dates.

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Cette navette entre le réel et la fiction, le rationnel et le subjectif, la froideur impersonnelle des faits et le ressenti des êtres, maintient le lecteur en haleine à condition qu'il y adhère et qu'il accepte le désagrément d'avoir à pratiquer, lui aussi, un va et vient d'un chapitre à un autre pour retrouver qui est qui et quel est son rôle exact, dans la multitude des personnages évoqués, parfois sans rapport direct avec le sujet.

Le Grand prix de l'Académie française 2014 a été décerné à Adrien BOSC pour Constellation.

Le titre du Républicain du Sud-Ouest

http://www.retours-vers-les-basses-pyrenees.fr/2013/10/mort-par-accident-aux-acores-le-28.html

Pour aller plus loin 

lien vers le rapport

http://aviatechno.net/constellation/rapport_f-bazn.php

La stèle sur les lieux de l'accident

http://www.musimem.com/images/Neveu_Stele-GF_Bruno_Chaix_Panoramio.jpg

Le coup droit de Cerdan Championnat du monde de boxe Cerdan-Tony Zale 21-09-48

http://www.marcelcerdanheritage.com/documents/journal-francesport.pdf

http://www.marcelcerdanheritage.com/5.aspx?sr=12

Ginette Neveu :

http://www.dailymotion.com/video/xjjj1a_etienne-vatelot-et-la-volute-du-violon-de-ginette-neveu_music

http://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?article2254

Image de violon

http://forum.le-violon.org/topic9698.html

Kai Kamen

http://blog.disneystore.com/blog/2012/01/flashback-friday-who-was-kay-kamen.html

À propos de Bernard Boutet de Monvel

http://www.leparisien.fr/paris/bernard-boutet-de-monvel-un-peintre-a-decouvrir-20-06-2001-2002244605.php

https://leparadigmedelelegance.wordpress.com/tag/bernard-boutet-de-monvel/

http://artcontrarian.blogspot.fr/2012/03/precisely-delineated-high-society.html 

 

 

 

 

David FOENKINOS (1974) - Les souvenirs (2011)

David FOENKINOS (1974) - Les souvenirs (2011)

Tout commence par un enterrement, celui du grand-père du narrateur. Un détail suffit à faire basculer la vie d'un être cher, un détail grotesque, digne accessoire d'une péripétie comique de cartoon, un détail navrant, un pied posé sur une savonnette mouillée, un corps brisé et l'agonie de la victime qui ne se remet pas de sa chute dans la douche.

La mort du grand-père marque le début d'une chronique d'évènements qui vont faire sortir le narrateur, héros du récit, de son train-train quotidien. Écrivain en mal d'inspiration, le jeune homme est veilleur de nuit dans un hôtel parisien. Quand il ne traîne pas dans les allées du cimetière à la recherche d'une éventuelle âme-sœur entraperçue le jour de l'enterrement de son aïeul,  le narrateur observe d'un regard  détaché ses parents dépressifs depuis qu'ils sont en retraite : un père désemparé qui comble le vide de ses journées devant une télé perpétuellement allumée; une mère qui fuit le tête-à-tête par une succession de voyages, puis une grave dépression dont elle se remettra dans les bras d'un jouvenceau.

Je voulais vivre une vie un peu héroïque, enfin rien de sportif, mais disons que j'avais choisi de devenir veilleur de nuit en pensant que cela faisait de moi un marginal.

Une chute de la grand-mère, qui vit maintenant seule dans son appartement, décide ses enfants à tenter de la convaincre d'aller vivre désormais dans une résidence pour personnes âgées. En retrait par la barrière d'une génération, satisfait de se sentir dispensé de prendre parti, le narrateur rapporte le déploiement d'arguments avancés par son père et ses oncles afin de vaincre les refus catégoriques de la vieille dame. Réalisant qu'elle est devenue un poids aux yeux de ses fils, cette dernière finit par céder.

Lorsqu'il vient la voir à la maison de retraite,  le jeune homme se trouve souvent devant une personne apathique, sans désir, feignant la résignation. Au fil des visites, il considère les pensionnaires de l'établissement autrement qu'à travers leurs infirmités présentes. Luttant contre l'abattement généré par les lieux d'une tristesse affligeante et la laideur de la décoration, tous deux s'amusent à lire, sur les menus gastronomiques affichés dans le hall, les noms pompeux attribués aux plats minables concoctés pour des convives édentés. Ils finissent par se prendre d'amitié pour une croûte horrible accrochée au mur du couloir, représentant une vache dans un pré. Ils iront jusqu'à rencontrer l'auteur, un peintre raté, à l'occasion de l'anniversaire de la grand-mère.

-C'est surtout le tableau de la vache... ça peut vous paraître excessif... mais je dois vous avouer que nous vouons une sortes de culte à ce tableau...

La grand-mère s'est forgé, dès l'enfance, un dynamisme à toute épreuve pour surmonter les vicissitudes de l'existence. Mue par son tempérament combatif, décidée à raviver ses meilleurs souvenirs, la grand-mère fait une fugue. Alors que ses fils, restent désemparés et rongés d'inquiétude, son petit-fils part à sa recherche et la retrouve facilement sur les lieux de son enfance. Là, Denise vivra des instants magnifiques avant de mourir, tandis que le narrateur rencontrera l'amour. Enfin…, quelques temps! Cet amour ne supportera pas la routine du quotidien.

Une petite fille a pris la main de ma grand-mère pour lui indiquer le chemin. [...] Elle était entourée d'enfants.

Le retrait de la vie professionnelle, le placement et la vie dans les maisons de retraite,  la fin de vie, la mort, la disparité des générations, l'étiolement des relations familiales, l'usure de l'amour dans le couple, la difficulté de se comprendre et de communiquer, l'isolement des travailleurs de nuit, tout en étant décrits avec réalisme, sont évoqués avec sensibilité et tendresse, humour, parfois avec drôlerie, par le narrateur. Celui-ci tient enfin des éléments d'inspiration pour l'écriture de son premier roman.

Le texte est entrecoupé de petits textes (leur typographie est en italique) "souvenirs" de personnages principaux ou secondaires intervenant dans le déroulement de l'histoire et "souvenirs" de personnalités évoquées au cours du récit (Francis Scott Fitzgerald, Modiano, Alfred Alzheimer…).

Les Souvenirs de David KOENINOS mettent en relief des situations de la vie réelle que nombre de lecteurs ont vécu, qu'ils en soient acteurs ou témoins. Malgré le côté prétentieux qu'apportent les nombreux aphorismes parsemés dans tout le texte, cette histoire retient l'intérêt d'un bout à l'autre et est agréable à lire.

frise ribambelle

Le Prix renaudot 2014 a été attribué à David KOENKINOS pour "Charlotte" (2014) 

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Joseph KESSEL (1898~1979) - Les mains du miracle (1960)

Joseph KESSEL (1898~1979) - Les mains du miracle (1960)

Joseph KESSEL ignorait l'existence du docteur Félix Fersten jusqu'à ce que son ami l'avocat Henry Torrès lui parle d'une jeune française de ses connaissances, miraculeusement rescapée d'un accident de voiture qui, pour apaiser ses terribles souffrances, avait eu recours en Suède aux soins de ce médecin. Les massages thérapeutiques de ce spécialiste de grande renommée avaient permis à cette jeune fille de retrouver une vie normale. Plus surprenant, au cours de la Seconde Guerre mondiale, grâce à son habileté exceptionnelle, le docteur Fersten avait réussi à exploiter la fragilité d'un de ses patients, le tout puissant Reichsführer-SS, Heinrich Himmler, bras droit d'Hitler, en faveur de milliers de juifs et de déportés. Suite au récit incroyable de son ami, Kessel enquête sur ce personnage, le rencontre, réunit preuves et témoignages et se rend à l'évidence : au cours de ces six années de guerre, le docteur a réellement sauvé des victimes du nazisme par milliers.

Félix Fersten est né en 1898, à Reval, en Estonie, où sa famille, d'origine allemande, était installée depuis plusieurs générations, avant d'être contrainte de s'exiler en Finlande. Le jeune homme fait des études d'agronomie et devient citoyen finlandais en 1918, après avoir combattu dans l'Armée blanche du conte Mannerheim afin de chasser les bolcheviques du pays. Ayant contracté un mauvais rhumatisme dans les marais de Carélie durant de cet épisode, il est hospitalisé et découvre les vertus du massage thérapeutique finlandais. Il décide de s'initier à cette forme de thérapie. Après deux années de formation en Finlande, il poursuit son cursus à Berlin. Là, en 1922, un de ses professeurs lui fait rencontrer un physiothérapeute chinois très réputé, le docteur Kô. Ce dernier, qui avait grandi dans un monastère tibétain, propose à Fersten de lui enseigner d'une forme de massage tibétain très évoluée. Trois ans plus tard, satisfait de son élève, et estimant sa mission accomplie, le docteur Kô lui laisse son cabinet et sa clientèle, et rentre au Tibet.

Les manipulations acquises auprès du docteur Kô, non seulement, soulagent, mais guérissent aussi. La réputation du docteur Fersten va grandissant. Il compte dans sa clientèle des personnalités de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie européenne, dont le prince Henri, époux de la reine des Pays-Bas, qu'il guérit. Le docteur achète une maison à La Haye, où il décide de vivre désormais, et partage ses activités entre sa clientèle hollandaise et celle de Berlin, où il a conservé son cabinet.

Fersten ne s'intéresse pas vraiment à la politique. Il s'inquiète cependant de la montée du nazisme dont il réprouve les méfaits. Parmi ses patients, il compte un industriel allemand qui l'a aidé à ses débuts. En 1939, ce dernier lui demande un service : soigner Henrich Himmler, le terrible chef des SS et obtenir de lui qu'il libère un de ses amis, juif, qui vient d'être arrêté par la gestapo. Résolument antinazi, sa première impulsion est un refus, mais il finit par accepter de soigner l'homme chargé de mettre en œuvre la Solution finale et se rend au QG de la Gestapo. 

Henrich HIMMLER

Depuis son enfance, Himmler souffre d'atroces douleurs abdominales lancinantes qu'aucun traitement ne réussit à apaiser. Les mains du docteur Félix Fersten fouillent, malaxent le ventre d'un corps frêle, égrotant, que dissimule à tous l'attitude guindée et la prestance du Reichsführer sanglé dans son uniforme SS. Les élancements s'estompent. Le patient éprouve un bien-être si profond qu'il se sent envahit d'une reconnaissance infinie envers son thérapeute. Cependant, son mal est tel que l'apaisement procuré est éphémère. La souffrance revient régulièrement au bout de quelques semaines. La dépendance d'Himmler aux soins prodigués par le masseur s'installe progressivement.  Un deal tacite s'établit peu à peu entre le médecin et son patient : Félix Fersten, de nationalité finlandaise, tient à garder son statut de civil, refuse tout honoraire, mais profite des courts instants privilégiés de gratitude qu'il perçoit chez le tyran pour solliciter quelques grâces, quelques libérations de personnes arrêtées par la Gestapo en échange de ses services. L'instant de grâce passé, il subit les litanies dithyrambiques à la gloire du Führer, la grandeur de la race arienne, l'apologie des crimes nazis, les discours sur la conjuration juive des ennemis du Reich, déclinés par l'incorruptible Reichsführer, qui s'est rajusté dans sa cuirasse de parfait nazi.

         Le temps passant, le médecin accroît son emprise thérapeutique, pénètre le fonctionnement psychique de son patient. Himmler fait des concessions de plus en plus importantes et constantes. Jalousé, isolé, surveillé, constamment sur ses gardes au sein d'un appareil vérolé par l'ambition, la suspicion, la délation, l'inhumanité de ses acteurs, il considère Fersten comme son seul véritable ami, la seule personne à qui il peut confier ses états d'âmes. Après la dissipation de l'illusion de la victoire finale, et que Fersten lui a fait admettre l'horreur des missions qu'il met tant de zèle et de minutie à conduire, l'envergure des renoncements accordés sera inouïe.

Au péril de sa vie, de celles de son épouse et de ses enfants, aidé du secrétaire personnel d'Himmler, Rudolf Brandt et du colonel Walter Schellenberg, chef du service de renseignement SS, Fersten réussi à empêcher la déportation massive du peuple hollandais et quelque 100 000 détenus, dont 60 000 juifs, ont été soustraits à une mort certaine.

Félix Fersten est mort en 1960.

Joseph KESSEL, journaliste, rapporte la réalité des faits : le cadre géopolitique, la montée et l'extension du nazisme ; la folie de Hitler ; l'adulation de Himmler pour Hitler ; les conditions humaines et matérielles exploitées par Fersten et les obstacles rencontrés. Joseph KESSEL,  romancier, immerge les lecteurs au cœur de la paranoïa qui règne au quotidien dans tous les rouages de l'appareil nazi.  Il s'intéresse à la psychologie des principaux acteurs de cette tragédie et décrit le lent retournement au jour le jour des rapports de force entre le despote rigide et le thérapeute manipulateur, jusqu'à pousser le premier à mentir et à tricher avec Hitler, son dieu.

En publiant Les mains du miracle, Joseph KESSEL nous révèle un héros méconnu.

Joseph Kessel a été élu le 22 novembre 1962 à l'Académie française.

"Les mains du miracle", initialement paru en 1960, a été réédité dans la collection Folio en 2013.

On peut réécouter des extraits du livre diffusés sur France Inter cet été dans l'émission  "Ça ne peut pas faire de mal" de Guillaume Gallienne,

en cliquant sur le lien

felix kersten : le medecin du diable TV 5 

Cliquer sur les saisies d'écran pour accéder aux différentes parties de l'émission

Félix Kersten- le médecin du diable

Himmler en compagnie d'Hitler

Berlin en mai 1945

Arnaud FLOC'H (1961) - LA COMPAGNIE DES COCHONS (2009)

Arnaud FLOC'H (1961) - LA COMPAGNIE DES COCHONS (2009)

Les principaux personnages

      Wallaye SIDIBÉ est le personnage principal du récit. Il est Noir, fils de griot. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît à Bamako avec son appareil photo pendu au cou, prêt à servir, car il s'est improvisé photographe. Dans l'enceinte du dispensaire du quartier pauvre de Lafiabougou, à l'ouest de la capitale, il photographie des courses clandestines qu'il organise en échange de bakchichs versés à l'officier de la police locale. Sur la ligne de départ, les participants sont infirmes, unijambistes ou cul-de-jatte. Les Blancs et les Ministres achètent très chers et collectionnent les clichés qu'il tire dans son échoppe et qu'il expose au Centre culturel. Le produit des ventes sert à acheter des chaises roulantes à Paris ou à Dubaï au profit des coureurs mutilés du dispensaire. Mais, Wallaye Sidibé n'a pas que des amis. Il ne se contente pas de cette ressource pour son œuvre humanitaire, au cours de ses pérégrinations, quand il surprend des personnalités locales en flagrants délits d'adultère il fixe leurs ébats sur pellicule. La remise aux intéressés des épreuves compromettantes contribue grassement au budget de sa généreuse entreprise. Ses occupations servent aussi les intérêts des autorités. Certains l'accusent même de double jeu, en raison de sa fréquentation des touristes  dans les hôtels et de son amitié pour des Blancs. Sidibé fait partie de la longue liste des amants de Suzanne.

      Vidali est vétérinaire. C'est un Blanc qui vit depuis longtemps en Afrique.

    Joseph Vidali, est le fils adoptif du vétérinaire. Les parents naturels du jeune homme étaient Nigériens. Ils sont morts de faim alors que l'enfant n'avait que deux ans. Joseph affirme ses origines africaines par sa tenue vestimentaire et la tenue d'un salon de coiffure afro.

     Suzanne Lemerre est mariée à un riche entrepreneur de travaux publics, qui a vingt ans de plus qu'elle. Elle trompe son ennui dans les bras de nombreux amants. Wallaye Sidibé est l'un d'entre-eux.

     Émile Lemerre, son époux, a le bras long grâce à ses accointances avec des dirigeants politiques bénéficiaires de ses générosités pécuniaires en échange de l'obtention de gros chantiers publics. S'il s'accommode des aventures sexuelles de son épouse, imaginer ses ébats avec le Noir Wallaye Sidibé, lui est insupportable.

    Violette, une mégère laide, vulgaire, ordurière, est l'autoritaire patronne d'une ferme dont la porcherie tient un grand rôle dans le déroulement de l'histoire. Son époux, Anicet, se charge de livrer dans certains restaurants et hôtels de la ville, leur production de viande de porc et de poulets. Ils comptent aussi la communauté blanche dans leur clientèle. Tous deux sont nés et ont toujours vécu en Afrique et n'imaginent pas pouvoir vivre ailleurs. Le réveillon de Noël des principaux personnages de l'histoire aura lieu à la ferme.

    Jean et Mireille sont des instituteurs français coopérants. Ils s'approvisionnent chez Suzanne et Anicet. Seul enfant dans un milieu d'adultes, Louis, leur fils, reste souvent désœuvré, livré à lui-même. Il a pour compagnon, un chien berger qui aura un des rôles déterminant dans le déroulement du récit.

    Ousmane est un des malheureux handicapés qui participent aux courses du dispensaire. C'est un personnage plein de candeur et de générosité. Il a adopté un chien mutilé comme lui.

     Le responsable de la police locale a de gros besoins financier avec ses deux épouses à charge. Il contrôle les activités illégales et en tire bénéfice pour fermer les yeux sur leur existence.

     Les Noirs observent les Blancs d'un œil goguenard. Ils tentent, tant bien que mal, de survivre à la misère et de s'accommoder avec humour de la sordide réalité quotidienne.

L'histoire

     Sidibé est le fil conducteur d'un récit mêlant documentaire et fiction, destiné à rassembler des situations fréquemment rencontrées en Afrique. Le scénario, parfois difficile à suivre pour le lecteur, est construit sur une trame dans laquelle différentes petites histoires sont imbriquées. Son contenu fait ressortir les relations complexes entretenues au quotidien entre les individus. Arnaud Floc'h y met en évidence le climat d'une ville dans laquelle se côtoient misère, pauvreté, dépendance, richesse, puissance, cupidité, jalousies, rancœurs, attachement au pays et nostalgie de temps révolus. Un monde où le sexe, le mensonge, les pots-de-vin, le chantage, la corruption, les menaces criminelles sont omniprésents, mais dans lequel, il reste encore une place pour des êtres candides et généreux.

     Toutes les petites intrigues mises en scènes s'appuient sur la diversité des histoires personnelles des héros du récit. La trame du scénario paraît quelque peu faiblarde en raison de l'ambition de l'auteur de les traiter dans un seul album.

     Le dessin, fruit d'une connaissance approfondie du pays par l'auteur, restitue fidèlement l'atmosphère de pauvreté poussiéreuse de la capitale du Mali et la vie quotidienne de ses habitants. La représentation figurative des scènes, renforcée par la qualité des couleurs majoritairement basées sur des variations de tons ocre, immerge le lecteur dans la réalité africaine. Leur réalisme est tel qu'on s'attend à percevoir les conséquences olfactives de l'insuffisance des infrastructures sanitaires de la plupart des quartiers populaires de la ville. Seulement, voilà, les odeurs agréables ou mauvaises ne se dessinent pas!

     L'entreprise généreuse de Sidibé et les moyens qu'il emploie pour parvenir à ses fins ne sont pas sans rappeler le combat désespéré du héros de Romain Gary, Morel, dans LES RACINES DU CIEL.    

     La qualité et la richesse documentaire des images invitent à relire l'album  avec plus d'attention, c'est alors que le lecteur peut apprécier la richesse des thèmes évoqués, qu'il lui faudra approfondir personnellement par ailleurs.

 

2015_10-08 Arnaud Floc'h à Plaisir de lire UTL Montargis

 

 

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