Romain GARY (1914~1980) – Les racines du ciel (1956)

     L'histoire se déroule au Tchad, en AEF (Afrique Équatoriale Française), au début des années 1950, alors que, dans les colonies voisines, l'émergence de groupes indépendantistes et les premières manifestations contestant l'autorité des métropoles belge, anglaise et française inquiètent les gouvernements respectifs et que les soulèvements qu'ils suscitent sont violemment réprimés(1).

     Au début du récit, un jésuite, le Père Tassin, a quitté le terrain, où il dirige des fouilles archéologiques pour des instituts belge et français de paléontologie. Il retrouve, au cœur de la forêt équatoriale, Saint Denis, l'administrateur en charge des grandes réserves de troupeaux africains dans son campement. Après quelques heures de repos, la conversation des deux hommes porte un moment sur leurs amis communs, les bruits de guerre et de paix, les travaux du Père... Enfin, le jésuite pose la question pour laquelle il n'avait pas hésité, malgré ses soixante-dix ans, à faire deux jours de cheval. Saint Denis répond sans réticence. Silencieux, le jésuite l'écoute parler, avec une politesse presque distante. La nuit tombée, le boy de l'administrateur allume un feu près duquel le quasi-monologue de Saint Denis se poursuit la nuit durant. Les propos de ce dernier portent sur une affaire impliquant une certaine Minna et un dénommé Morel. La confiance et la naïveté dont il fit preuve dans cette vilaine histoire ont, pense-t-il, entraîné sa mutation en pays Oulés.

     Un entrecroisement de témoignages, de points de vue émis par les différents personnages, entrecoupés d'interventions du narrateur, apportent au lecteur la plupart des éléments d'une réflexion sur l'emprise implacable des êtres humains sur la nature. Jusqu'où vont les Droits de l'Homme ? Reste-t-il une place pour ce qui existe, pour ce qui ne sert à rien de nécessaire, d'utile, de lucratif, d'idéologique, de politique, de religieux, si ce n'est exister, être libre, majestueux, fort et beau ?

     Qui est ce Morel ? Est-ce un illuminé, un toqué, un farfelu, un fou ? Certains le pensent. Il est, comme peut le devenir un éléphant, un "rogue", un éléphant solitaire porteur d'une blessure secrète qui l'a rendu méchant et hargneux, porté à attaquer, estiment d'autres. Est-ce un agitateur anticolonialiste ? Les autorités métropolitaines en sont persuadées. Le peuple Oulès voit en lui l'ancêtre des éléphants "Uba Giva" et nombre de Blancs, un gêneur nuisible. Est-ce un homme convaincu, sincère et courageux ? Minna en est certaine.

     Ancien Résistant, Morel, le héros du roman, fut interné dans les camps nazis de la seconde Guerre Mondiale. Là-bas, au camp, les hommes de sa baraque, en dépit du froid, de la faim, de l'épuisement, qui les accablaient, des humiliations, des sévices physique et moraux infligés par leurs tortionnaires, avaient pu garder leur dignité et leur humanité. Leur secret ? Dans les moments les plus éprouvants de leur détention, un de leurs codétenus les amenait à imaginer des troupeaux de pachydermes, symboles de liberté et de noblesse, paisibles et puissants se déplaçant dans un paysage grandiose. Morel, sorti rescapé de cette épreuve, s'est voué en reconnaissance au combat pour la sauvegarde des éléphants.

     Son but ? Obtenir une décision internationale pour faire cesser l'extermination des pachydermes. Morel a toujours avec lui une vieille serviette de cuir bourrée de pétitions et de manifestes en faveur de la défense de la nature qu'il adresse à toutes les instances susceptibles d'intervenir. L'affaire évoquée par Saint Denis survient alors qu'une conférence pour la protection de la faune africaine doit se tenir  à Bukavu au Congo belge (actuelle République démocratique du Congo). Cette annonce fournit à Morel l'occasion d'intéresser l'opinion internationale à la cause qu'il défend, afin d'influencer les congressistes en faveur de l'interdiction qu'il souhaite. , Morel prend la brousse accompagné d'Idriss un pisteur africain et de Youssef un jeune africain, silencieux, toujours attaché à ses pas, armé, le regard à l'affut, menaçant. Il  entreprend des actions punitives contre ceux qui s'en prennent à ses protégés: propriétaires de grandes plantations traversées par les troupeaux; chasseurs, trafiquants cupides et vendeurs de trophées et d'ivoire; organisateurs de grandes chasses, dites sportives ; amateurs de performances dont la vanité tient au prestige du nombre d'éléphants figurant dans leurs tableaux de chasse.

     Au Tchadien, à Fort Lamy, autour de Minna, la serveuse, les conversations sur Morel ne sont que moqueries, suspicions, réprobations, indignations, voire menaces. Elle est la seule à le comprendre et une des rares à avoir signé la fameuse pétition. Allemande de Berlin, Minna était orpheline. Son oncle, chargé de l'élever, l'avait prostituée. Violée par les hordes cosaques libératrices de Berlin, à la chute du Reich, elle tombe follement amoureuse d'un officier russe qui sera fusillé. De cabaret en cabaret, de maison de passes en maison de passes, elle échoue au Tchadien, recrutée par Habib comme serveuse avec la mission de satisfaite, éventuellement, les désirs de certains clients... Quand elle apprend que Morel est en difficulté et manque de munitions, Minna rejoint son groupe et l'accompagne jusqu'à la fin de l'aventure. Il importe, pense-t-elle, qu'à l'issue d'une guerre destructrice, d'une barbarie atroce, une Allemande s'associe à une action symbolique d'humanité.

     Au fur et à mesure des évènements, d'autres personnages se joignent à Morel dans la brousse:

       - un naturaliste danois, Ovist, engagé dans la protection de la nature et des animaux, renommé pour ses interventions jusqu'au-boutistes en faveur des baleines ;

      -  le major américain Forsythe, rejeté par sa patrie pour avoir été contraint de dénoncer faussement à la radio coréenne l'emploi d'armes bactériologiques par l'armée américaine lorsqu'il était prisonnier durant la guerre de Corée. Son engagement auprès de Morel, lui vaudra l'estime de ses concitoyens. Il pourra rentrer en Amérique où il est attendu en héros ;

         - un Africain Waïtari qui a fait ses études universitaires en France. Député français, il a démissionné de l'Assemblée Nationale pour fonder un mouvement indépendantiste. Celui-ci n'ayant aucune audience auprès de la population tchadienne, étrangère à cette époque à la conception de "Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", Waïtari compte exploiter la notoriété de Morel pour faire triompher sa cause. Lorsqu'il réalise l'obstination de ce dernier à proclamer son combat exclusif pour le respect de la nature, il le trahira de manière ahurissante afin de financer l'achat d'armes pour sa future armée de libération ;

          - un ancien marin, propriétaire du Tchadien, trafiquant d'armes, Habib, qui se fait oublier auprès de Morel après la découverte de la nature de ses activités. Sa cupidité l'amènera à lâcher Morel pour suivre Waïtari ;

        - un photographe de presse Fields, renommé pour ses reportages hors normes dans des conditions terriblement périlleuses. Il estJuif américain et sa famille a été exterminée à Auschwitz. Il  n'apparaît que dans la troisième partie du roman. Seul, le parti qu'il peut tirer de ses photos intéresse ce personnage cynique. L'avion qu'il a loué à la recherche d'un scoop en survolant et photographiant les concentrations animales autour des points d'eau, s'écrase dans la brousse en tuant le pilote. Rescapé, il est secouru, soigné et pris en charge par le groupe de hors-la -loi. Témoin incontournable de l'épopée finale, il deviendra sensible au personnage de Morel au fur et à mesure son déroulement.

     Les forfaits de Morel occupent la Une de la presse internationale. Des campagnes en faveur de sa pétition s'organisent au États-Unis, en Angleterre, en France... Des journalistes et des photographes débarquent à Fort-Lamy, se documentent sur Morel, sur ses motivations, recueillent témoignages et avis. Le gouverneur représentant de l'État français et Schölscher, l'officier méhariste chargé de traquer Morel, désespèrent en vain de convaincre  les fonctionnaires de l'administration parisienne de  sa sincérité et de l'inexistence d'agitation politique. Ces derniers les soupçonnent d'aveuglement et de mollesse dans la mise en œuvre de la poursuite du délinquant. Amoureux tous deux de l'Afrique, ils admirent en secret le courage et la détermination de l'homme que Paris qualifie d'ennemi public.

      Pour le Peuple chasseurs-cueilleurs Oulès, l'éléphant est une source de nourriture. Au moment des grandes migrations qui précèdent la saison des pluies, cette chasse traditionnelle est d'une grande importance dans ses rites de passage à l'âge adulte. L'action se déroule sur leur territoire. Morel, qui sait leur pauvreté, ne s'en prend pas à eux. Les Oulès ne comprennent pas ce que veut Morel, mais ils ne font rien pour aider les autorités à capturer celui qu'ils appellent "Uba Giva". Leur sorcier, Dwala est un ami de Saint Denis.

     D'autres personnages interviennent dans le récit: de Vries l'associé d'Habib; Orsini, un chasseur d'éléphants ; le Père Fargues, un religieux hors normes qui soigne les populations locales ; Hass, un Néerlandais spécialisé dans la capture d'éléphanteaux pour les cirques et les ménageries.

     Morel est un personnage lucide et pragmatique. Il n'est pas dupe sur la nature du ralliement de l'ex-député, mais Waïtari a des armes, des munitions et des véhicules utiles pour ses coups de force. Il a deviné très tôt quelle était la mission du jeune Youssef. Cependant, Morel garde un optimisme à toute épreuve, soutenu par sa foi dans la petite part d'humanité qui reste dans chaque être humain.

L'air s'emplit des barrissements du troupeau en train de se frayer un chemin vers l'eau.

      Romain Gary ne se contente pas d'écrire un plaidoyer pour la sauvegarde des éléphants. Il invite aussi le lecteur à s'interroger sur la place que les humains s'arrogent inconsidérément dans la biodiversité. Il analyse les évènements qui ont façonné la personnalité et la conduite individuelle des différents protagonistes du récit.

      Inventé en 1866 par Ernst Haeckel, biologiste allemand pro-darwiniste, le terme et la notion d'écologie n'était guère sortie du milieu scientifique en 1956. Romain GARY fait œuvre de précurseur avec ce roman. Son livre, Les racines du ciel, est considéré comme le premier roman écologique. C'est un ouvrage dense, riche en documentation, dont le suspens et la construction narrative dynamique soutient d'un bout à l'autre l'attention du lecteur.  

      Le Prix Goncourt a été attribué en 1956 à Romain GARY pour Les racines du ciel.

Cette fameuse serviette bourrée de pétitions et de manifestes pour la défense de la nature.

Note: 1) Dans leurs conversations, les personnages du récit évoquent les exactions cruelles perpétrées, à l'époque de l'affaire, par la secte des Mau Mau contre les Blancs, au Kenya.

Pour plus de détails sur cette révolte (1952-1956), voir :

http://colinecelia.canalblog.com/archives/2014/09/27/30664386.html

Illustration réalisée à partir de la silhouette d'éléphant

http://clipartist.info/openclipart.org/SVG/ArtFavor/elephant02-999px.png