20 avril 2013

Jean-Christophe RUFIN (1952) – Le Grand Cœur (2011)

Jean-Christophe RUFIN (1952) – Le Grand Cœur (2011)

     « Je sais qu’il est venu pour me tuer. C’est un petit homme trapu qui n’a pas les traits phéniciens des gens de Chio. Il se cache comme il peut, mais je l’ai remarqué à plusieurs reprises dans les ruelles de la ville haute et sur le port. »

      Les galères du pape Calixte III, avec à bord le légat et les chevaliers en route pour la croisade contre les Turcs, avaient levé l’ancre sans lui. Convaincus par ses prétendues douleurs et flux de ventre, ils l’ont abandonné à son sort, dans une auberge de Chio. L’île, qu’il espérait quitter le moment venu, pour jouir enfin de sa liberté, est devenue, pour Jacques Cœur, le piège où ses poursuivants ne vont pas tarder à le débusquer. Sentant venir la fin d’une traque dont il connaît le dessein, il s’empresse d’écrire ses mémoires. 

      À Bourges, la maison, qu’on dit être le logis natal de Jacques Cœur, est située non loin de celle où Jean-Christophe RUFIN a passé son enfance. Le contraste de cette humble demeure avec le superbe palais témoin de l’ascension triomphante du grand Jacques Cœur, ne pouvait qu’exciter la curiosité et nourrir les rêves d’un jeune garçon imaginatif ?

     Fils d’un pelletier aisé établi à Bourges, après avoir épousé tout jeune Macé, la fille d’un important banquier de la ville, Jacques Cœur1, qui était né vers 1395, avait commencé sans entrain une carrière dans l’établissement de son beau-père, avant de s’associer  en 1418 avec un faux-monnayeur et être condamné à la prison, pour avoir fabriqué de la monnaie trop légère. Gracié en 1429, il entreprend un voyage en Égypte, d’où il  joint à une caravane jusqu’en en Syrie. Suite à cette découverte de l’Orient, il fonde en 1432 une société basée à Montpellier pour faire du commerce avec les pays du Levant. Il séjourne à Damas en Syrie en 1435. Il noue des relations régulières avec les ports espagnols, Gènes, Florence, et installe des agents à Avignon, Lyon, Limoges, Rouen, Paris, Bruges, tout en menant de front des entreprises de toutes sortes : banque, change, mines, métaux précieux, épices, draps2... En 1436, il est nommé maître des monnaies3, puis, en 1439, argentier du roi4. En 1441, il devient commissaire auprès des états du Languedoc, dont il sera aussi plus tard visiteur général des gabelles. Jacques Cœur fonde des comptoirs commerciaux en Turquie, Asie, Afrique. Il est anobli et entre au Conseil du roi Charles VII, en 1442. En 1447, il envoie son neveu par alliance, l’amiral Jean de Villages5, négocier un traité commercial avec le Soudan d’Égypte. Charles VII lui confie plusieurs missions diplomatiques, comme ambassadeur auprès des deux papes rivaux Félix V et Nicolas V de 1448 à 1449 entre autres.

La maison natale de Jacques Coeur à Bourges - Cher

      Jacques Cœur, devenu en fait le ministre des Finances de Charles VII, contribua à l’assainissement monétaire du royaume réalisé par les ordonnances de 1435 et 1451. Il avait accumulé une fortune colossale, qui en faisait l’homme le plus riche de France. Il avait acquis de grands domaines dans le Berry, en Bourbonnais et en Beaujolais et avait entrepris, de 1442 à 1453, à Bourges, l’édification de l’hôtel somptueux. Cet Hôtel Jacques Cœur, que nous admirons encore aujourd’hui, construit entre deux façades si différentes, symbolise le passage entre deux époques de civilisation. Jacques Cœur subventionna la reconquête de la Normandie en 1449.

     De ses observations de grand voyageur, de l’examen d’une carrière protéiforme qui l’a plongé dans l’horreur des guerres civiles, de son expérience de conseiller ministériel et de diplomate, passionné d’histoire, Jean-Christophe RUFIN, qui vit lui aussi dans un monde en pleine mutation, a tiré la matière du roman biographique d’un autre Berruyer de naissance, Jacques Cœur, qui vécut à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance. S’il a respecté les faits historiques et s’est appuyé sur les éléments indiscutables de la biographie de ses personnages, il les a mis en scène dans sa narration et en a imaginé les manques.  Pour s’être frotté aux gens de pouvoir, il s’est senti en mesure de guider la plume de son héros dans un récit, dont il a privilégié l’interaction psychologique des caractères des acteurs.

      Plus qu’un commerçant habile, audacieux, guidé par le sens des affaires et le goût du lucre, plus qu’un bourgeois parvenu aux plus hautes fonctions, jouissant des honneurs et de ses titres, Jean-Christophe RUFIN met en valeur chez Jacques Cœur les qualités que l’on souhaite à tout homme politique. Son héros perçoit la décadence du monde médiéval sclérosé, englué dans ses traditions féodales et ses certitudes religieuses. Grâce à sa curiosité et à son ouverture d’esprit, il pressent l’émergence d’un monde ouvert, de lumière, d’échange, de paix, de plaisir, créatif et prospère, où naîtrait un homme nouveau, le monde de la Renaissance.

Portrait de Charles VII au Louvre

     Dès sa première entrevue, avec le petit roi de Bourges, Jacques Cœur fut intrigué par le comportement de ce roi contrefait, chargé d’une lourde hérédité, à la personnalité mal définie, soumis à l’influence de conseillers médiocres, voire dangereux. Un souverain apathique lorsqu’il lui exposa que l’Orient n’était pas qu’une terre d’infidèles à massacrer au cours de croisades, mais un monde cultivé et prospère, où circulaient toutes les richesses du monde. Un monarque impénétrable quand il lui expliqua que sa puissance serait renforcée en enrichissant l’État par le commerce plutôt que par la guerre. Un roi intelligent cependant, qui tint compte de ses suggestions. Cette attitude lui permit de reconstituer ses forces pour créer une armée nouvelle capable d’emporter la victoire à la reprise de la guerre et de rétablir les frontières de son royaume. En les exécutant, Charles VII put asseoir son pouvoir grâce à l’essor commercial incarné par l’activité de Jacques Cœur. Mais le monarque, introverti, passif, indolent, qui fut long à s’affirmer, était aussi un personnage retors et sans scrupule. 

Est-ce Jacques Coeur qui observe la rue d'une fausse fenêtre de son palais

     Conscient pourtant du danger d’avoir pour débiteur un roi ingrat, qui n’avait rien fait pour sauver Jeanne d’Arc, à qui il devait sa couronne, Jacques Cœur ne connut plus de limites à ses ambitions. Créancier de nombreux courtisans incapables de rembourser leur dette, jalousé pour son immense fortune, il fut victime d’une cabale qui provoqua sa chute. Convaincu à juste titre de malversations, les motifs d’accusation s’accumulèrent. Ayant perdu son principal soutien à la cour à la mort de la principale maîtresse de Charles VII, Agnès Sorel6, la Dame de Beauté, dont il fut un des trois exécuteurs testamentaires, il fut arrêté en 1451, condamné à la prison, à une amende énorme et à la confiscation de ses biens. Au  bout de trois ans, il réussit à s’évader de la prison de Poitiers, grâce à Jean de Villages. Il trouva d’abord refuge à Beaucaire, puis auprès du pape. Alors qu’il commandait une expédition montée par Calixte III contre les Turcs, son périple s’arrêta à Chio7.

 

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     Jean-Christophe RUFIN et Jean-François DENIAUX ont renoncé à rapatrier la dépouille de Jacques Cœur à Bourges, faute d’en avoir retrouvé la trace.

     L’auteur du livre Le Grand Cœur a imaginé Jasques en train de rédiger et terminer ses mémoires, avant d’être rattrapé par des nervis chargés de l’exécuter. 

Notes

1 -        - Des articles sur le site des Amis de Jacques Cœur, des articles sur la vie de Jacques Cœur

http://www.jacques-coeur-bourges.com/vie_de_Jacques_Coeur.htm

2 –        - D’après Michel Mourre Jacques Cœur aurait aussi pratiqué la traite des belles Circassiennes (Dictionnaire d’histoire universelle en 1 volume – Jean-Pierre Delarge – Bordas), d’autres historiens affirment qu’il a fait la traite des esclaves dont des Circassiennes réputées pour leur beauté.

- On peut lire au sujet de la participation de Jacques Cœurà propos du trafic des esclaves à la page 150 de l’ouvrage suivant :

Livi Ridolfo. L'esclavage domestique au moyen âge et son importance en anthropologie. In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série, tome 10, 1909. pp. 438-447.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_00378984_1909_num_10_1_8104

 « Des traces assez importantes se trouvent aussi dans la vie de Jacques Cœur. Non seulement il prenait avec ses galères une part active au commerce des esclaves dans les mers d’Orient, mais il paraît qu’il fit prendre de force des citoyens dans les rues de Montpellier pour les revendre en Égypte. » (citation de Heid :- Histoire du commerce du Levant au moyen âge. traduction française par Raynaud – Leipzig 1885-86)

- Et dans [« Esclaves », Olivier Grenouilleau (dir.)]

[ISBN 978-2-7535-1798-1 Presses universitaires de Rennes, 2012, www.pur-editions.fr]

Olivier GRENOUILLEAU précise p 14 dans l’article publié sous la référence suivante :

http://www.pur-editions.fr/couvertures/1331720543_doc.pdf

« Dans le monde musulman, les Abyssines et les circassiennes étaient demandées comme concubines. »

- Lire aussi l’article de Clio sur http://clio.revues.org/419#tocto1n1 concernant la pratique de l’esclavage à Florence et à Gènes au XVe siècle.

3 - maître des monnaies : directeur des Monnaies de Paris

4 - argentier du roi : directeur des services financiers

5 – Dans sa postface, Jean-Christophe RUFIN indique qu’il a pris quelques libertés en ce qui concerne le personnage de Jean de Villages.

Le site des Amis de Jacques Cœur s’est intéressé à Jean de Villags :

http://www.jacques-coeur-bourges.com/jeandevillage.htm

6 – Sur le même site on peut lire quelques articles sur Agnès Sorel :

http://www.jacques-coeur-bourges.com/agnes.htm

Un dossier sur la mort d’Agnès Sorel :

http://www.jacques-coeur-bourges.com/agnesdossier.htm

7 – Sur la mort de Jacques Cœur :

http://www.jacques-coeur-bourges.com/dernier_voyaget1.htm

http://www.jacques-coeur-bourges.com/mort1.htm