06 octobre 2013

Milena AGUS (1958) - Battement d’ailes (2008)

Les faits se passent en Sardaigne, de nos jours. L’île fait l’objet de la convoitise des promoteurs immobiliers qui achètent le maquis et les plages et bétonnent la côte afin de réaliser des villages de vacances et des complexes hôteliers pour touristes. Trois familles résident encore à l’année sur quelques terrains qui ont échappé à la mainmise des financiers destructeurs de la nature sauvage, bâtisseurs de rêve et d’uniformité. La vente de leurs terres qui leur apporterait l’aisance financière et l’accès au modernisme, tente bien deux d’entre elles, mais leurs propriétés n’ont de valeur que si « Madame » vend les siennes plus vastes avec l’accès à la mer.

« Madame », pourtant démunie elle aussi, préfère vivre pauvrement presqu’en autarcie, au milieu de cette nature sauvage en tenant sa maison d’hôtes peu lucrative, au confort relatif, plutôt que de tomber dans le piège de l’argent. « Madame » la cinquantaine, généreuse, superstitieuse, non conformiste, confectionne ses vêtements dans de vieilles nappes, de vieux rideaux, cultive son potager, a deux amants attitrés et quelques autres de passage qu’elle ne réussit pas à retenir. « Madame » rêve d’un amour absolu et durable comme au premier jour. « Madame » passe pour folle à préférer les beautés de la nature, les relations humaines et une vie difficile aux richesses matérielles.

Les adultes conversent et agissent librement autour de la narratrice, une jeune voisine de quatorze ans, qui tient son journal.

La famille de la narratrice

 Le grand-père, ancien professeur de philosophie, fait vivre toute la famille avec sa retraite dans la seule propriété qui a pu être sauvée de la ruine provoquée, quelques années plus tôt, par le paiement des pertes de jeux du père de l’adolescente. Ce dernier disparaît. De ce jour, la mère de l’enfant est atteinte d’un mal mystérieux qui l’empêche de marcher. La fillette, perturbée par l’absence de son papa,  l’imagine mort.  Le père de l’enfant se manifeste à elle par ce battement d’ailes qui s’intercale régulièrement dans le récit, la protège et agit sur l’enchaînement des évènements. La tante, philosophe elle aussi, ne trouve pas de travail, n’obtient que des bourses de recherche. Aux cours des repas, entre stages et colloques avec des spécialistes israéliens, elle entretient la famille, de Leibnitz, des monades et de sa conception du meilleur des mondes possible. La grand-mère, n’a pu se faire à leur nouvelle condition de vie.

La vieille dame est morte de chagrin, tandis que son mari se réjouit de sa condition de nouveau pauvre qui impose un retour à la terre et se plaît dans le rôle de vieux sage. Celui-ci finit par adopter la position de « Madame » envers les promoteurs immobiliers. 

Les voisins

L’ainé des voisins, voué à la naissance au métier d’entrepreneur de maçonnerie tout comme son père, préfère défier ses parents et braver la grand-mère en partant faire la manche à Paris et « manger de la vache enragée » comme trompettiste de jazz.

Le benjamin des neuf enfants, Pietrino, livré à lui même, se réfugie dans un monde imaginaire et met en pratique ses rêves d’aventures.

Témoin de la vie des autres, l’adolescente, sent leurs frustrations, leurs angoisses et leurs souhaits, leur solitude. Elle rapporte leurs propos et décrit des scènes érotiques vécues par « Madame ». Cependant elle nous confie « Je ne raconte jamais les choses comme elles sont vraiment, mais comme jespère qu’elles se passent. » Apprenant que son père n’est pas mort, elle se demande qui provoquait ces battements d’ailes qu’elle attribuait à son père.

*****

Vue de Sardaigne

 

Par ce livre de 155 pages, Milena AGUS, nous emmène dans la Sardaigne d’aujourd’hui où la société de consommation et les communications ont bouleversé la vie patriarcale qui subsistait encore au XXe siècle, bousculant les traditions ancestrales, les interdits et les tabous. Elle soulève le problème de la conservation des régions naturelles, maquis et littoral et de leur protection de l’invasion de l’île par les investisseurs immobiliers. Elle souligne l’attrait des villes, du continent pour les iliens, la renommée de Paris.

L’auteure aborde des préoccupations féminines, le franchissement de la puberté, de la ménopause, le surnombre des femmes sur l’île et leur difficulté à trouver un compagnon. Elle évoque le nomadisme sexuel masculin, les pratiques sexuelles, la solitude des femmes célibataires vieillissantes.

Elle souligne l’intégrisme religieux encore présent, avec ses excès.

Pour alimenter la fiction de son roman, elle joue de la dérive des imaginations solitaires, des fantasmes d’une gamine inquiète, protégée dans un îlot social sécurisant, mais fragile, phagocytée par le monde uniforme et artificiel d’aujourd’hui fondé sur l’argent et la consommation effrénée.

Colinecelia a lu aussi:

Milena AGUS (1958) – Mal de pierre (2007)

Référence des photos:

http://www.la-sardaigne.fr/


05 mai 2013

Milena AGUS – Mal de pierre (2007) - Mal di pietre (2006)

Milena AGUS – Mal de pierre (2007) - Mal di pietre (2006)

Traduction Dominique Vittoz   

    

Milena AGUS au salon du livre de Paris 2012

L’héroïne du roman est la grand-mère de la narratrice. Celle-ci est atteinte du « mal de pierre ». C’est elle qui a élevé la narratrice à qui elle racontera ses émotions, ses cheminements, tout en laissant des zones d’ombre.

     Son histoire est celle d’une enfant taciturne, imaginative, intelligente, manifestant des dons artistiques et douée à l’école, élevée dans un village paysan sarde où il ne fait pas bon sortir de la norme et se faire remarquer. Elle écrit ses pensées et des récits dans un cahier noir à tranche rouge qu’elle protège comme un trésor. La jeune fille a soif d’absolu, rêve d’un amour idéal. Ses excentricités et ses crises de désespoir suicidaire font fuir les prétendants. À trente ans, les siens la considèrent comme une vieille-fille folle.

     La Sardaigne connaît les tourments de la Seconde Guerre mondiale. La famille recueille un réfugié des bombardements de Cagliari. Ce dernier travaille à la ferme et demande la jeune femme en mariage. Cette union n’est qu’un mariage de raison. Les protagonistes n’éprouvent aucun amour l’un pour l’autre. L’amour, la jeune femme le rencontrera dans la personne du Rescapé sur le Continent, lors d’une cure thermale destinée à guérir ses calculs rénaux qui lui gâchent la santé et l’empêchent de mener ses grossesses à terme. Momentanément soulagée de son mal de pierre et de son mal d’amour, un fils unique naîtra. Elle fera tout pour faciliter l’accession de son fils à une carrière de pianiste concertiste international. Cette femme sans nom (ma grand-mère) introvertie, étrange « aux longs cheveux noirs et aux yeux immense » vit à contretemps toujours en décalage, en marge des autres et de sa propre vie. Ayant soif d’absolu, elle est incapable de saisir les petits instants de bonheur qui se présentent au fil des jours, ni de percevoir les attentions de son mari et de son entourage. Un mari, sans nom aussi. Son mari tolère et s’accommode des lubies de son épouse. C'est un homme sensuel, prévenant, bon père et beau-père qui est apprécié de tous. Plus tard, l’épouse ingrate se reprochera de ne pas avoir su lui manifester son affection.

     À la fin du livre, la narratrice trouve un élément qui lui permettra d’approcher la vérité de cette grand-mère, mais il faudrait encore bien d’autres clés pour découvrir tous les secrets que recèle cette  personne énigmatique.

     La peinture des autres personnages du roman est faite dans les moindres détails à petites touches précises et délicates. Le Rescapé, les parents de la narratrice, les voisines de la  rue Sulis, les grands-tantes et grands-oncles maternels, la grand-mère Lia, les demoiselles Doloretta et Fanni  mettent tous la grand-mère en valeur.

     Ce court roman de 124 pages ouvre de multiples réflexions sur la Sardaigne. Il aborde la conjoncture politique italienne pendant la Seconde Guerre mondiale, la déportation des marins italiens en Allemagne, les conséquences des bombardements, les maisons closes et leurs « prestations », les vagues migratoires vers le Continent, la vie des migrants dans les grandes villes, l’évolution des conditions de vie en un demi-siècle.

     La narratrice réalise surtout qu’elle ne connaissait pas vraiment cette grand-mère auprès de laquelle elle a vécu tant d'années.

Origine de la photo : http://fr.wikipedia.org/wiki/Milena_Agus

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