06 janvier 2013

Irène FRAIN (1950) – Beauvoir in love (2012

Irène FRAIN (1950) – Beauvoir in love (2012)

     En 1929, sa deuxième place derrière Jean-Paul SARTRE au concours de l’agrégation de philosophie la consacrait aux yeux de ses pairs. Bien que Simone de Beauvoir ait été réintégrée dans l’Éducation Nationale à la Libération, pendant la guerre, les relations amoureuses homosexuelles qu’elle entretenait avec certaines de ses élèves lui valurent une mesure de suspension de son poste de professeur, puis un renvoi en 1943. Le succès de son premier roman « L’Invitée » publié la même année l’avait révélée au milieu littéraire. Cependant, nous précise Irène FRAIN, en 1947, ce n’était qu’en tant que mythique compagne de Sartre, dont elle dépendait encore financièrement à cette époque, qu’elle était connue du public.

     Intriguée par la lecture des lettres1 de Simone de Beauvoir à son amant américain Nelson ALGREN, Irène FRAIN est partie en Amérique sur les traces de la figure de proue du féminisme, laudatrice de l’existentialisme, de l’athéisme et du communisme. Elle a assemblé les pièces d’un puzzle glanées dans les courriers que Simone a adressés à Sartre à l’époque de leur liaison, les a recoupées avec celles contenues dans ses quelque trois cent lettres à Nelson. Elle a confronté ces informations avec les récits des témoins et les évocations explicites incluses dans ses romans et ses Mémoires.

     Les courriers de Nelson à Simone étant toujours inaccessibles, elle a décrypté dans des  nouvelles, des poèmes et des romans de l’écrivain nord-américain les indices qui pouvaient apporter le  point de vue de ce dernier sur certains faits.


      La confrontation de cette documentation avec le carnet-journal rédigé à deux l’année suivante, les photos prises par ALGREN et par son ami le photographe Art Shay(3) à l’époque, qu’il avait soigneusement conservés, ont permis d’éclairer l’enquêtrice sur la nature de leur lien.

      En s’inspirant des faits réels, s’appuyant le plus fidèlement possible sur les documents et les archives qu’elle a pu consulter, Irène FRAIN retrace sous forme d’un récit romancé l’histoire d’amour entre l’intellectuelle parisienne et l’écrivain de l’univers sordide des oubliés de l’essor américain.

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     Le récit commence alors que Simone de Beauvoir était en tournée aux États-Unis. Depuis que Sartre lui avait annoncé son chassé-croisé au-dessus de l’océan avec Dolorès, sa dernière conquête partie le rejoindre à Paris, entre les conférences dans les universités et les entretiens avec des journalistes new-yorkais, cette révélation la hantait : qu’en était-il du pacte entre Sartre et elle ? leur union ne reposait-elle pas sur la fusion des esprits, la mise en commun des ambitions, leur serment d’assistance pour le meilleur et pour le pire ? n’étaient-ils pas liés l’un à l’autre par l’amour nécessaire, les amours « contingentes » avec les autres ? ne se disaient-il pas tout ?... Enfin, …presque ! Cette femme superbe allait-elle la supplanter ? La contingente prenait trop de place !

     « Sartre ne la touchait plus depuis près de douze ans. », précise Irène FRAIN et « il rêvait d’épouser la métisse italo-éthiopienne franco-américaine ».

     Pour voir l’envers de la grandeur américaine, il fallait aller à Chicago. Là-bas, Nelson ALGREN serait un guide idéal, lui avait affirmé  une connaissance commune. Rendez-vous fut pris. L’écrivain américain la plongea dans la vie réelle, aux antipodes des théories élaborées au sein du milieu protégé de son cercle d’intellectuels germanopratins. Dans les bas-fonds de Chicago fréquentés par les ivrognes, les proxénètes, les prostituées, les drogués, les voyous, les fripouilles de tout acabit, il la traîna par des rues malfamées refuges de clochards, passant d’un bar douteux à une boîte louche ou un club de Jazz équivoque. Simone tira de cette expérience de quoi alimenter le récit qu’elle fit paraître en 1948, l’Amérique au jour le jour. Ses conversations avec Nelson l’aidèrent à peaufiner Le deuxième sexe (1949). La même année vit la parution du livre de Nelson ALGREN, The Man with the Golden Arm(2)récompensé par le National Book Award en 1950.

     Dès leur rencontre, Simone fut séduite par le charme de Nelson. De leur coup de foudre réciproque naquirent trois années de liaison amoureuse érotique, accompagnées de flots d’alcool, parcourue d’épisodes de complicité, d’attrait mutuel, d’élans passionnés, de déchirements tragiques, de rancœurs amères. Le souhait de Nelson de garder la femme qu’il aimait auprès de lui en Amérique fut contrecarré par l’emprise de Sartre sur sa maîtresse. Tiraillée entre son amour auprès d’un écrivain encore méconnu et son ambition, « Le Castor » misa sur la célébrité auprès du philosophe engagé. Elle trouva d’autres amours contingentes(4) auprès de son amour nécessaire, pourvoyant aux angoisses causées par ses contradictions à coups d’amphétamines.

Lui continua à dépenser son argent au poker, tout en se battant contre les maisons d’édition. Ce n’est que trois mois avant sa mort d’une crise cardiaque en 1981, que son talent fut officiellement reconnu par son élection à l’American Academy and Institute of Arts and Letters.

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     Si elle le rendit furieux en réduisant l’importance de leur relation à un simple amour « contingent » dans Les Mandarins, en 1954, un échange de quatorze  années de correspondance subsista cependant entre Simone de Beauvoir et Nelson ALGREN et l’anneau inca offert par Nelson le lendemain de leur première nuit d’amour accompagna Simone jusqu’à son dernier jour et, sur sa demande, fut mêlé à ses cendres.

     Dans son récit, Irène FRAIN met en valeur la dualité de la féminité et du féminisme de Simone de BEAUVOIR. Promouvoir ses conceptions féministes s’est fait au prix de sacrifices douloureux. Concilier vie privée et activité professionnelle est une lutte quotidienne vécue par les femmes contemporaines. Simone de BEAUVOIR reste une femme de notre temps.

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Notes :

1) La correspondance en anglais de Simone de BEAUVOIR avec Nelson ALGREN (environ 300 lettres) a été traduite et publiée en 1997 par sa fille adoptive Sylvie Lebon-Beauvoir.

 2) L’ouvrage fut traduit en français par Boris VIAN sous le titre de L’Homme au bras d’or (1950) qui obtint le National Book Award en 1950, et inspira le scénario du film éponyme d’Otto Preminger (1955).

 Art_Shay_Photographer_20003) Art SHAY est un photographe-reporter américain né en 1922 dans le Bronx à New-York. Il travaillé sur Chicago à partir de 1948. Il se consacre au photojournalisme à temps plein, produisant des tirages régulièrement pour Time, Life, Fortune et le New-York-Time Magazine. Shay s’est établi une réputation mondiale par les portraits insolites qu’il a réalisé de Marlon Brando, Nelson Algren, Liz Taylor, Simone de Beauvoir, JFK et les centaines d’autres photos sur des personnes moins connues. Dans ses clichés, il favorise l’humanité du personnage plutôt que sa célébrité.

Il a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels : Nelson Algren’s Chicago (Université de l'Illinois, 1988), Album for an Age (Ivan R. Dee, 2000), Animals (University of Illinois, 2002) and Couples (University of Illinois, 2003).

4) De 1952 à 1959, Claude LANZMANN devient le compagnon de Simone de BEAUVOIR et l’ami du couple SARTRE-BEAUVOIR et le restera jusqu’à leur mort. Il entre au comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il en est le directeur actuel.

Claude LANZMANN (1925) Le Lièvre de Patagonie (Mémoires) (2009)

Sources des photos:

 http://www.stephendaitergallery.com/dynamic/artwork_display.asp?ArtworkID=804 

http://24.media.tumblr.com/tumblr_m28490uClw1r79v1io1_500.jpg 

http://en.wikipedia.org/wiki/File:Art_Shay_Photographer_2000.jpg