06 octobre 2013

Milena AGUS (1958) - Battement d’ailes (2008)

Les faits se passent en Sardaigne, de nos jours. L’île fait l’objet de la convoitise des promoteurs immobiliers qui achètent le maquis et les plages et bétonnent la côte afin de réaliser des villages de vacances et des complexes hôteliers pour touristes. Trois familles résident encore à l’année sur quelques terrains qui ont échappé à la mainmise des financiers destructeurs de la nature sauvage, bâtisseurs de rêve et d’uniformité. La vente de leurs terres qui leur apporterait l’aisance financière et l’accès au modernisme, tente bien deux d’entre elles, mais leurs propriétés n’ont de valeur que si « Madame » vend les siennes plus vastes avec l’accès à la mer.

« Madame », pourtant démunie elle aussi, préfère vivre pauvrement presqu’en autarcie, au milieu de cette nature sauvage en tenant sa maison d’hôtes peu lucrative, au confort relatif, plutôt que de tomber dans le piège de l’argent. « Madame » la cinquantaine, généreuse, superstitieuse, non conformiste, confectionne ses vêtements dans de vieilles nappes, de vieux rideaux, cultive son potager, a deux amants attitrés et quelques autres de passage qu’elle ne réussit pas à retenir. « Madame » rêve d’un amour absolu et durable comme au premier jour. « Madame » passe pour folle à préférer les beautés de la nature, les relations humaines et une vie difficile aux richesses matérielles.

Les adultes conversent et agissent librement autour de la narratrice, une jeune voisine de quatorze ans, qui tient son journal.

La famille de la narratrice

 Le grand-père, ancien professeur de philosophie, fait vivre toute la famille avec sa retraite dans la seule propriété qui a pu être sauvée de la ruine provoquée, quelques années plus tôt, par le paiement des pertes de jeux du père de l’adolescente. Ce dernier disparaît. De ce jour, la mère de l’enfant est atteinte d’un mal mystérieux qui l’empêche de marcher. La fillette, perturbée par l’absence de son papa,  l’imagine mort.  Le père de l’enfant se manifeste à elle par ce battement d’ailes qui s’intercale régulièrement dans le récit, la protège et agit sur l’enchaînement des évènements. La tante, philosophe elle aussi, ne trouve pas de travail, n’obtient que des bourses de recherche. Aux cours des repas, entre stages et colloques avec des spécialistes israéliens, elle entretient la famille, de Leibnitz, des monades et de sa conception du meilleur des mondes possible. La grand-mère, n’a pu se faire à leur nouvelle condition de vie.

La vieille dame est morte de chagrin, tandis que son mari se réjouit de sa condition de nouveau pauvre qui impose un retour à la terre et se plaît dans le rôle de vieux sage. Celui-ci finit par adopter la position de « Madame » envers les promoteurs immobiliers. 

Les voisins

L’ainé des voisins, voué à la naissance au métier d’entrepreneur de maçonnerie tout comme son père, préfère défier ses parents et braver la grand-mère en partant faire la manche à Paris et « manger de la vache enragée » comme trompettiste de jazz.

Le benjamin des neuf enfants, Pietrino, livré à lui même, se réfugie dans un monde imaginaire et met en pratique ses rêves d’aventures.

Témoin de la vie des autres, l’adolescente, sent leurs frustrations, leurs angoisses et leurs souhaits, leur solitude. Elle rapporte leurs propos et décrit des scènes érotiques vécues par « Madame ». Cependant elle nous confie « Je ne raconte jamais les choses comme elles sont vraiment, mais comme jespère qu’elles se passent. » Apprenant que son père n’est pas mort, elle se demande qui provoquait ces battements d’ailes qu’elle attribuait à son père.

*****

Vue de Sardaigne

 

Par ce livre de 155 pages, Milena AGUS, nous emmène dans la Sardaigne d’aujourd’hui où la société de consommation et les communications ont bouleversé la vie patriarcale qui subsistait encore au XXe siècle, bousculant les traditions ancestrales, les interdits et les tabous. Elle soulève le problème de la conservation des régions naturelles, maquis et littoral et de leur protection de l’invasion de l’île par les investisseurs immobiliers. Elle souligne l’attrait des villes, du continent pour les iliens, la renommée de Paris.

L’auteure aborde des préoccupations féminines, le franchissement de la puberté, de la ménopause, le surnombre des femmes sur l’île et leur difficulté à trouver un compagnon. Elle évoque le nomadisme sexuel masculin, les pratiques sexuelles, la solitude des femmes célibataires vieillissantes.

Elle souligne l’intégrisme religieux encore présent, avec ses excès.

Pour alimenter la fiction de son roman, elle joue de la dérive des imaginations solitaires, des fantasmes d’une gamine inquiète, protégée dans un îlot social sécurisant, mais fragile, phagocytée par le monde uniforme et artificiel d’aujourd’hui fondé sur l’argent et la consommation effrénée.

Colinecelia a lu aussi:

Milena AGUS (1958) – Mal de pierre (2007)

Référence des photos:

http://www.la-sardaigne.fr/


22 septembre 2013

JOHN STEINBECK (1902~1968) - In Dubious Battle (1936) ; En un combat douteux (1939)

JOHN STEINBECK (1902~1968)

In Dubious Battle (1936) ; En un combat douteux (1939)

Traduit de l’anglais par Edmond Michel-Tyl¹

    Dans les années 1930, Mac, un militant communiste chevronné assisté de Jim, un nouvel adepte, est envoyé par le parti dans les vergers d’une vallée de Californie. La mission des deux hommes consiste à profiter du mécontentement d’ouvriers agricoles saisonniers itinérants à qui les propriétaires ont annoncé une diminution de salaire à leur arrivée sur les domaines, afin de tenter de provoquer une grève. Exploitant l’indignation des ramasseurs de pommes après la chute d’un malheureux vieillard gravement blessé en descendant d’une échelle défectueuse, Mac et Jim enclenchent le mouvement revendicatif. Face à cette bande de va-nu-pieds sans domicile, se dresse un comité de propriétaires virulent, armé et puissant dont les membres les plus riches et les plus influents sont impliqués dans la gestion de la ville et du comté. Il y a des bagarres, des enlèvements, des guets-apens, des sabotages, des emprisonnements, des expulsions du comté, des blessés et des morts. L’insurrection est écrasée, mais certains de ces êtres misérables, si faibles isolément, ont pris conscience de leur force en agissant ensemble. Peut-être en sera–t-il autrement, demain…, ou plus tard… !

*****

 

montage pour illustrer un combat douteux

     John STEINBECK narre les événements, de l’engagement de Jim Nolan dans l’équipe de Mac à l’issue tragique de leur combat. Dans un premier temps, il s’agit de gagner la confiance de ces migrants individualistes et soupçonneux envers les inconnus. Fondus dans la masse des travailleurs, les deux hommes observent, écoutent, étudient les comportements et les caractères des uns et des autres, repèrent les personnalités dominantes capables de mobiliser les travailleurs, tout en préparant l’installation d’un campement pour les abriter après leur prévisible expulsion des exploitations. Le moment venu, il leur suffit de tirer les ficelles en coulisses pour faire éclater le mécontentement, de suggérer discrètement l’arrêt de la cueillette à quelques grandes gueules puis d’accompagner de leurs conseils les chefs de la rébellion. Jim et Mac n’agissent pas seuls : ils sont soutenus par le renfort efficace du Dr Burton, leur caution sanitaire. À l’extérieur, grâce à une chaîne de solidarité et de soutien financier occulte parmi les sympathisants du mouvement, Dick, leur camarade de cellule, leur transmet les informations qu’il a pu collecter en ville et assure la logistique.

      Placé au cœur de l’action revendicative, l’auteur raconte les péripéties du conflit du point de vue de l’équipe des meneurs de la grève : l’organisation des rondes de protection du camp, de la mise au point des défilés, des piquets de grève, du débauchage des jaunes, de l’accueil à réserverà leur arrivée en gare du train qui doit amener des chômeurs embauchés pour briser la grève. Il décrit les hésitations des uns ; l’emballement et l’impatience des autres; l’attente ; l’incertitude ; les débats internes face aux revers et leurs inquiétudes concernant la continuité  de la mobilisation des hommes en dépit des échecs dans les différentes phases de leur lutte.

     Par eux, nous savons qu’aucune transaction n’est possible avec le comité de propriétaires fermement déterminés à anéantir une insurrection qui menace la perte du produit de la récolte des fruits et met à mal leur toute puissance. Ayant la maîtrise du terrain, des armes, de la police locale, de l’appareil judiciaire, encouragés par le désir de sécurité et l’ostracisme de la majorité des habitants de la ville, leur combat est impitoyable.

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      Plus que leurs actions, c'est la diversité des caractères des protagonistes du récit qui intéressent John STEINBECK. La narration des faits dans lesquels ils interviennent souligne la complexité de leur nature  construite sur une histoire personnelle chaotique et des expériences douloureuses qui expliquent l’ambiguïté de leurs réactions dans l’engagement ou l’adversité. La misère matérielle, physique et morale des travailleurs saisonniers et de leurs familles, leurs conditions de travail et d’hébergement, le mépris et l’exploitation dont ils sont victimes sont mis en évidence.

     Mac et le Dr Burton souhaitent tous deux améliorer le sort des plus déshérités, mais, au cours de leurs échanges, deux points de vue se confrontent. Animé d’un idéal politique, l’engagement du premier est un combat, quel qu’en soit les conséquences pour sa propre sécurité et son coût en vies humaines. Quoique non dénué de sensibilité, du moment qu’une mort peut servir «la cause », Mac n’hésite pas à utiliser le cadavre de la victime pour galvaniser les hommes et les motiver à lutter contre la cupidité de possédants insatiables. Le mobile du soutien aux grévistes de Burton est d’ordre humanitaire, sa priorité étant d’aider des démunis à résister aux épreuves qu’ils subissent. La crise économique du moment les a jetés sur les routes pour la plupart. Le doc reste s’efforce de préserver leur santé durant le conflit et de soulager leurs souffrances. Tout en dénonçant dans son œuvre des faits qui le révoltent, la position de John STEINBECK se rapprocherait plutôt de celle du docteur. « In Dubious Battle »pour titre à son roman n’est pas un choix anodin.

     L’auteur n’oublie pas la précarité des petits propriétaires à travers le sort d’Anderson qui, en dépit de ses réticences, s’est laissé convaincre d’accepter l’installation du campement sur ses terres. La survie de leur exploitation dépend des conditions de vente d’une récolte soumise aux aléas climatiques et perpétuellement menacée par toutes sortes de calamités. Souvent amenés à hypothéquer leur propriété pour surmonter l’adversité, ceux-ci vivent avec la crainte continuelle de la ruine qui entraînera leur expulsion et la vente de leurs biens au plus offrant.

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  Travailleurs saisonniers mal payés, logés dans des conditions indignes ; bilans déficitaires des petites exploitations ruinées à la première calamité climatique ou phytosanitaire ; pression sur le prix d’achat des récoltes par la chaîne des intermédiaires commerciaux ou les centres d’achat des grandes surfaces de vente aux consommateurs ; sur le marché local,  acheteurs attirés par le prix des fruits et des légumes importés cultivés par une main d’œuvre très bon marché souvent sans protection sociale ;  ordres boursiers spéculatifs transmis d’un simple clic, en temps réel, par de grands groupes financiers ; quelque soixante-quinze ans plus tard, les problèmes évoqués dans ce roman sont, hélas, encore d’actualité.

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John STEINBECK (1902~1968) – La Perle ; The Pearl (1945)

Traduction de l’anglais par René VAVASSEUR et Marcel DUHAMEL

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John STEINBECK (1902~1968)

Lune noire (1994) – The Moon is Down (1942)

Traduction de l’anglais par Jean Pavans ¹

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John STEINBECK (1902~1968)- À l’est d’Éden - East of Eden (1952)

Traduction de l’anglais par J.-C.Bonnardot

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Montage photo réalisé par ColineCelia avec des photos provenant des sites suivants :

http://www.bpi.fr/fr/les_dossiers/histoire/le_new_deal/les_ecrivains.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9cheresse

La dernière pomme (Photo NMS)

Note :

1) Edmond MICHEL-TYL (1891-1949) était un romancier français (La vallée des mystères -1939 ; Enfin le bonheur – 1941).

Il est surtout connu comme traducteur anglais-français. Il a traduit des romans de William IRISH, John STEINBECK, Erskin CALDWELL, Francis ILES, Raphaël SABATINI, Rex STOUT, Hugh AUSTIN, P.C.WREN, David FROM, Dashiell HAMMETT, Erle Stanley GARDNER, Neil GORDON, J.S. FLETCHER, Raoul WHITFIELD, Sidney FAIRWAY, Seldon TRUSS, Whit MASTERSON.

Il a traduit notamment 37 romans de la série "Les Aventures du Saint" de Leslie CHARTERIS pour les éditions Fayard dans les années 1930 jusqu’à sa mort.

Il a écrit des adaptations des ouvrages de l’écrivaine américaine France PARKINSON KEYES  et a adapté sous forme romanesque en français 39 autres aventures du héros Simon Templar dit « Le Saint », à partir de diverses pièces radiophoniques, ou en s’inspirant très librement d’une bande dessinée publiée dans le New York Times. Après la mort de son époux, Madeleine MICHEL-TYl continua l’œuvre d’adaptation de son mari jusqu’aux années 1960.

 

 

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31 août 2013

Ce que nous avons eu de meilleur (2008) - Jean-Paul ENTHOVEN (1949)

     Une villa marocaine, La «Zahia » (la joie, en arabe), sert de cadre à ce roman. Le héros, éditeur parisien, s’y réfugie régulièrement, invité par son ami de vingt ans, Lewis. Dès le début de l’ouvrage, instruits par le colportage de diverses gazettes people Les lecteurs associeront les propriétaires du lieu Lewis et Ariane à Bernard-Henri LÉVY, son ami, et Arielle Dombasle, d’autant plus que le narrateur-spectateur fait lui-même allusion à Ariane-Oriane, se plaçant ainsi en pasticheur de PROUST. Dès ce moment, Simon, l’ami commun, accompagnateur de tous les voyages du philosophe-ambassadeur-de-la paix-tiers-mondialiste ne pouvait être que  Gilles HERZOG.

     Pour qui n’est ni amateur, ni familier des ragots parisiens, commence alors une lecture gâtée par la frustration de ne pas en posséder toutes les clés. Qui sont Suzy et Bébé d’Alcantara ? Et Sucre d’Orge ? Qui se cache sous le pseudonyme de Lavinia, la belle Italienne énigmatique ? Serait-ce une ancienne mannequine, chanteuse, épouse d’un ex-haut magistrat de l’État ? Non,  tout de même pas ?... Pourquoi pas, après tout, il se rapporte tant de choses ...!

 

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      Débarrassé de toutes ces préoccupations, une relecture, qui rend toute sa valeur à ce livre, s'impose. L’auteur y fait, à l’aide de petites touches habiles et réalistes le portrait évocateur de ses personnages. Le héros-narrateur fait le point sur dix années précédant la charnière de son existence dans ce Palais de la Joie, avec ses arbres exotiques, ses odeurs, ses domestiques, ses cours et ses terrasses. Il y côtoie les fantômes d’anciens propriétaires, d’invités célèbres ou de visiteurs occasionnels. Les habitués, gens de la société dite parisienne y tue le temps dans l’alcool pour les uns, la drogue pour d’autres, les amours passagères, des fêtes extravagantes, avec, au-dessus de ces viles occupations, Lewis, le penseur admiré.  

      Le Palais de la Joie n’est pas pour autant le Palais du bonheur, l’abus d’alcool comme l’abus de drogue tuent, les amours passagères peuvent devenir sérieuses quand un protagoniste cherche l’éternité, les déchaînements des joyeuses fêtes éclipsent des états dépressifs récurrents.

      Le Palais de la Joie, îlot d’insouciance noyé dans un océan de pauvreté, de traditions musulmanes austères est une provocation qui fait le jeu des religieux fanatiques et intégristes. Le narrateur semble en avoir conscience, mais préfère accuser ces derniers d’intolérance. Les « intellectuels » seraient-ils au-dessus du respect des usages du commun des mortels ?    

      Mêlant souvenirs autobiographiques, fiction et fantasmagorie, le héros prend conscience de la fragilité du lieu, de cette vie superficielle et futile, de son entrée dans une autre phase de sa vie.

      Ce roman, d’un auteur familier et très marqué par PROUST, STANDAHL, FITZGERALD, écrit par un amateur de « Belles Lettres » est, somme toute, plaisant à lire.

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11 août 2013

Jean Marie Gustave LE CLÉZIO (1940) - Mondo et autres histoires (1978)

Jean Marie Gustave LE CLÉZIO (1940) - Mondo et autres histoires (1978)

 

     Des enfants livrés à eux-mêmes sont les héros des huit récits de ce livre.

 

     Mondo, enfant des rues, vient d’on ne sait où, erre dans la ville. Lullaby, Daniel-Sindbad fuient l’école et la société pour aller vagabonder et s’amuser dans les rochers, sur la plage, tandis que Jon s’aventure dans l’escalade du mont Reydarbarmur. Lullaby est en manque de père. Elle s’adresse à lui comme s’il vivait loin, dans un autre pays. Est-il encore de ce monde ? L’a-t-il abandonnée elle et sa mère ? Son absence est-elle professionnelle ? Jon quitte la maison familiale, est absent au dîner, au coucher, sans que ses parents s’en aperçoivent ni s’en inquiète. Quant à Daniel, évadé du pensionnat auquel il a été confié, il n’est pas vraiment pleuré par ses parents. L’émotion causée à la constatation de sa disparition passée, les recherches abandonnées, les adultes « responsables » l’ont occultée. Seuls, quelques condisciples le portent encore dans un coin de leur mémoire comme celui qui a osé... Juba est responsable, du lever du jour au coucher du soleil du fonctionnement de la noria, avec son attelage de bœufs. Le garçon comble la solitude et l’ennui en s’imaginant prince du royaume de Yol, la ville « de l’autre côté ». Alia esquive la monotonie de la misère grâce à son amitié envers Martin, ermite-mystique, qui raconte de si belles histoires et qui conduira de l’autre côté de la rive le peuple du bidonville qui va être rasé. « Petite Croix » s’est réfugiée dans le silence et se fond dans le désert,  sous le soleil qui tape très fort. Gaspar prend « la route droite et longue qui traversait le pays des dunes » et partage quelques temps la vie nomade de jeunes bergers.

 

     Pour ces enfants, la liberté, c’est vagabonder. Ils sont aussi contemplatifs. Leur imagination est fertile. Leur perception de leur environnement est sensuelle. Ils goûtent voluptueusement, la douceur, la force, la violence des éléments. Les insectes, les reptiles les plus repoussants ont une beauté et leur sont familiers. Chaque instant est précieux. Nul besoin de paroles ! Ils sont attirés par les marginaux, les exclus riches de savoirs anciens insoupçonnés de l’homme moderne. Chez eux, ils trouvent la singularité assumée qu’ils cherchent pour eux-mêmes.

 

     Le truchement de l’écriture, du style, la beauté et la poésie des descriptions de Jean-Marie LE CLÉZIO révèlent l’imagination, la pureté et l’innocence de ses personnages.

 

*****

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     Les longues descriptions détaillées tout au long de l’ouvrage, si elles sont un régal pour les poètes et les amoureux de la langue française, ont un goût « scolaire » quelque peu rébarbatif. Quel paradoxe ! Ces enfants n’ont-ils pas rejeté l’école chargée de leur inculquer les savoirs, les règles et les valeurs définis par la société des adultes ?

 

     « N'oubliez pas d'emporter papier, crayon, ficelle » conseillait la cheftaine à ses louveteaux. Ajouter un petit couteau, même Suisse, est-ce suffisant pour survivre dans la nature ? LE CLÉZIO idéalise la vie « sauvage ». À peine évoque-t-il la rencontre d’un homme aux cheveux hirsutes par Lullaby, les moqueries et taquinerie infligées par les autres enfants à « Petite Croix », les menaces des fauves et des chiens sauvages autour des jeunes bergers.

 

Le bonheur est fugitif et éphémère. La plupart de ces enfants retrouveront, plus ou moins volontairement, les institutions et la vie sociale.

 

      Nombre de professeurs de français étudient ces récits avec leurs élèves. Puissent-ces derniers ne pas s’en ennuyer ! Ne sont-ils pas déjà prompts à balancer les contraintes scolaires aux orties  pour préférer avec la complicité de la société de consommation effrénée, les facilités artificielles des techniques modernes, confondant bonheur et possession  matérielle?

 

     Cette étude littéraire serait positive, si elle pouvait les inciter à lever les yeux de l’écran de leur tablette, dégager les oreilles des écouteurs qui les coupent de leur entourage, jeter la cigarette ou autre trompe-mal-être, oublier le Coca Cola et le chewing-gum, retirer les chaussures et vêtements de « marque » qui sont si chers dont la possession leur et si précieuse afin de profiter des petits bonheurs qui ne s’achètent pas, qui sont là, à portée, mais qu’il leur faut découvrir dans qui reste des destructions égocentriques de l’humanité avide d’argent, de technique, de confort et de paraître.

 

     Cette étude serait positive, s’ils apprenaient considérer la valeur individuelle de « qui n’est pas de la bande ».

 

     - Utopie que tout ça ! direz-vous.

     - Certes, mais il est permis de rêver !

 

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17 juillet 2013

Le Faon (2008) - Magda SZABÓ (1917~2007)

Dans un monologue, que nous découvrirons s’adresser à son amant qui vient de mourir, Eszter, la narratrice, se livre dans une confession expiatoire.

Eszter est une comédienne célèbre qui n’a pas eu d’enfance au sens où on l’entend habituellement. Issus de la très vieille aristocratie hongroise, ses parents, ruinés et rejetés par la famille, vivent l’un pour l’autre. Son père, avocat sans cause, refuse de défendre qui que ce soit pour des raisons alimentaires, alors que la famille est réduite à la misère. C’est un grand malade qui, dans sa déchéance, n’a qu’une consolation, la culture de plantes exotiques rares. Sa mère, musicienne douée, donne des cours de piano à quelques enfants du quartier, mais ses gains ne suffisent pas à couvrir les besoins du ménage.

Enfant, Eszter, dès son plus jeune âge, effectue les tâches domestiques les plus ingrates, échange ses services contre un appoint de nourriture et donne des cours de soutien à des camarades de classe contre une faible rétribution qui améliore l’ordinaire de la famille. La fillette, consciente de ce qui la distingue des autres enfants de son âge, se sent mal aimée et souffre de sa marginalité. Son regard sur son entourage est sans concession.

Cette enfance marquera à jamais la conception des rapports humains de la jeune femme.

Alors que la voilà célèbre et à l’abri du besoin, ses frustrations de petite fille renaissent et s’exacerbent quand Eszter découvre que l’homme qu’elle aime et qui l’aime a pour épouse la belle Angela, une ancienne gamine du village gâtée, couvée et protégée par tous. Angela symbolise tout ce dont Eszter a été privée. Sa jalousie et sa haine à l’égard de l’épouse de son amant pourrissent sa vie et l’ensorcellent.

La fin reste ouverte. À la suite de cette confession, Eszter sera-t-elle délivrée de ses maléfices ? Continuera-t-elle à souffrir de se détester et de haïr les autres ? Bien qu’Eszter ait des doutes sur l’Au-delà,  choisira-t-elle de rejoindre son amour ?

La grande Histoire est présente dans ce récit comme dans les précédents romans de Magda SZABÓ. Les bouleversements politiques, qui ont marqué la première partie du XXe siècle en Hongrie, sont à l’origine du cursus des personnages.

L’enchevêtrement du passé et du présent désorganise la chronologie des évènements. Au fur et à mesure du développement de l’intrigue, la tension dramatique s’intensifie et s’accélère.

Le faon du cerf gravure de Buffon

 roman du même auteur:

La Ballade d'Iza (2005)

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30 juin 2013

Émile AJAR (Romain GARY ; 1914~1980) – La vie devant soi (1975)

Émile AJAR (Romain GARY ; 1914~1980) – La vie devant soi (1975)

     Perché au sixième étage d’un immeuble de Belleville, au nord de Paris, le logement de Madame Rosa abrite des enfants de toutes origines et de toutes religions. Dans sa pension clandestine, Madame Rosa, une ancienne péripatéticienne devenue trop vieille, trop grosse et trop moche pour continuer à battre le pavé, accueille à la journée, à la semaine, pour quelques mois, voire quelques années, des enfants de prostituées. La vieille dame est très attachée à toute cette marmaille, particulièrement à l’aîné et plus ancien d’entre eux, Mohamed, un jeune Arabe d’une dizaine d’années, que tout le monde appelle Momo.

     Refoulé de l’école publique pour cause de perplexité sur son âge, en dépit des papiers présentés par Madame Rosa, Momo s’instruit à l’école de la rue et apprend le Coran avec Monsieur Hamil, le client du bar d’en bas, un vieil homme presque aveugle féru des versets coraniques bien sûr, mais aussi des Misérables de Victor Hugo. Momo est un gamin déluré, à la fois candide et rusé, spontané et menteur, chapardeur à l’occasion. Le garçon est perturbé par l’ombre qui entoure ses origines familiales, sa mère qui ne vient jamais, les mandats qui n’arrivent plus et l’incertitude d’être porteur d’une mystérieuse hérédité. Heureusement, une lionne invincible veille sur son sommeil et, son ami Arthur, confectionné avec un vieux parapluie muni d’une tête de chiffon coiffée d’un chapeau melon dérobé, accompagnent sa solitude. Au cours de ses pérégrinations dans Paris, le garçon fait la connaissance d’une jeune femme, Nadine, qui travaille dans un studio de doublage de films.

Momo et Arthur

Momo nous fait part de son inquiétude : Madame Rosa, dont tous les organes sont fatigués de traîner ses quatre-vingt-quinze kilos, s’essouffle à gravir les six étages. Sa vieille nounou, qui est une Juive rescapée d’Auschwitz, est hantée par les souvenirs de la rafle du Veld’hiv, la crainte d’avoir un cancer, la peur de la mort qu’elle sent venir et la terreur d’être emmenée mourir à l’hôpital. Grimée de façon outrancière, Madame Rosa déambule dans l’appartement enveloppée dans une de ses toilettes extravagantes dénichées aux puces. Un élan de solidarité se tisse autour de la grosse dame qui perd la raison, s’évanouit fréquemment et dont les périodes d’inconscience s’allongent jour après jour. Aidé de Madame Lola, le généreux travesti tapineuse au bois de Boulogne, Momo soigne de son mieux la malade, tandis que de pittoresques voisins contribuent à leur manière à la sortir de sa léthargie et à la distraire. Lorsque le Dr Katz décide d’appeler l’ambulance qui doit conduire définitivement la moribonde à l’hôpital, Momo improvise un stratagème qui l’aidera à exaucer le vœu de Madame Rosa : mourir en paix.

Quelle vie s’ouvrira désormais devant l’adolescent ? Momo imagine son avenir avec pour références le quotidien de son entourage : proxénétisme, prostitution, consommation et trafic de drogue, hantise d’une descente de police, crainte de l’Assistance publique. Nadine et son compagnon s’intéressent à Momo. Contribueront-ils à lui ouvrir d’autres perspectives ?

Les jurés du Prix Goncourt ont fait couler beaucoup d’encre et de salive en récompensant Émile AJAR pour La Vie devant soi en 1975. Ils ignoraient alors qu’ils attribuaient pour la deuxième fois le Prix Goncourt à Romain Gary qui en avait déjà été lauréat en 1956 avec Les Racines du ciel. La vérité ne fut connue qu’après la mort de l’auteur en 1980. Pendant toute cette période, l’écrivain, que certains critiques littéraires prétendaient « fini », avait chargé son petit cousin Paul Pavlowitch d’assumer le rôle d’Émile AJAR auprès de la presse. Romain GARY avait signé quatre romans sous ce pseudonyme : Gros-Câlin en 1974, La Vie devant soi en 1975, Pseudo en 1976 et en 1979, L’Angoisse du roi Salomon.

Momo2

L’originalité du récit tient dans les propos de Momo. La formation au langage du narrateur, essentiellement orale s’est faite « sur le tas », s’est enrichie au hasard de réflexions et de conversations entendues ici ou là. La langue du garçon ignore la grammaire et la conjugaison, déforme les mots, les utilise à contresens, s’enrichit en intégrant à contre-emploi dans le discours des expressions toutes faites et des formules médiatiques issues de l’actualité du moment. Ces maladresses, ces incorrections, ces réflexions naïves contribuent  à la fraîcheur et au charme d’un texte portant pourtant sur une réalité affective et sociale dramatique dans un contexte sordide.

Le roman d’Émile AJAR, La Vie devant soi, a fait l’objet d’un film sorti en 1977. Ce dernier a été adapté et réalisé par Moshé Mizrahi, dans lequel Simone Signoret, qui jouait Madame Rosa, a été distinguée par le César de la meilleure actrice. Le rôle de Momo était tenu par Samy Ben Youb. Le film a remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1978. Malgré toutes ses qualités et ces distinctions, le film paraît bien pâlot en regard du livre. Un film d’animation aurait probablement mieux rendu la démesure physique et psychique du personnage de l’ex-prostituée au grand cœur, ainsi que l’originalité des personnages secondaires. L’ambiguïté concernant l’âge de Momo et la qualité stylistique du récit auraient trouvé plus facilement leur place dans ce type d’adaptation.  

Liens :

vers l’annonce du Prix Goncourt à Émile AJAR pour son roman La Vie devant soi

vers le film La vie devant soi

vers un extrait de bande dessinée Carré-Leprévost/Je Bouquine-Bayard presse

 

 

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16 juin 2013

Rachid BOUDJEDRA (1941) – Hôtel Saint-Georges (2010)

Rachid BOUDJEDRA (1941) – Hôtel Saint-Georges (2010)

Première édition de ce roman a été publiée en 2007 par les éditions Dar El Gharb

     Jeanne loge à l’Hôtel Saint-Georges pendant son séjour à Alger. Rac avait fait sa connaissance dans une librairie à Paris. Elle lui avait dit qu’elle voulait visiter l’Algérie, sans lui donner d’autres détails. Jeanne « était déjà venue l’année précédente, seule et avait parcouru le pays d’est en ouest, négligeant le sud, le désert et les circuits touristiques parce qu’elle n’avait rien à y faire. ». La jeune femme était munie d’une longue lettre-testament. Elle avait besoin de l’aide de Rac pour accomplir un pèlerinage dans le pays, sur les traces d’un père décédé qui, une quarantaine d’années plus tôt, y avait fait son service militaire pendant la guerre d’indépendance algérienne.

 

Hôtel Saint-Georges Alger

     Rac apprend de Jeanne les tourments qui ont bouleversé l’existence de son père, ébéniste d’art. Rappelé par l’armée, en raison de sa connaissance du travail du bois on l’avait chargé de fabriquer en séries des cercueils pour les dépouilles des soldats morts pour la France. La guerre finie, il fut poursuivi jusqu’à la fin de ses jours, par l’odeur sur ses doigts des cadavres en décomposition. Il avait pris l’habitude de prendre une bière à l’Hôtel Saint-Georges. Là, il parlait longuement avec Nabila, une jeune étudiante, qui était serveuse pour financer ses études de médecine.

Hall de l'hôtel Saint-Georges Alger

     À l’évocation de l’histoire de l’ébéniste, Rac est assailli par une rafale de souvenirs.

Jean ne s’est jamais remis d’avoir trahi son art et l’amour qu’il éprouvait pour l’Algérie. Il ne pouvait oublier le visage étonné de ses compatriotes appelés surpris par la mort, ni les victimes algériennes. Son existence rejoint la vie  de Rac et celle de ses proches. Une convergence de destins individuels que Rachid BOUDJEDRA replace dans l’ambigüité et la complexité de l’Histoire (avec un grand H) d’un pays, des colonisations et plus généralement de l’Histoire des Hommes.

     De courts chapitres, dans lesquels onze personnages se livrent aux lecteurs, composent ce roman. Les récits posthumes de Jean et d’Hamid l’époux de Yasmina, les aveux baragouinés des préparatifs d’horribles supplices concoctés sur ordre d’un sergent français par le harki Kader, les soliloques des membres d’une famille algérienne et de Mic, la Française, porteuse de valises des insurgés, nous plongent dans les ravages et les massacres de la Révolution algérienne : Indépendance chèrement acquise, Pouvoir accaparé par les libérateurs . Tous les protagonistes en sont restés meurtris et les blessures sont encore à vif de chaque côté de la Méditerranée.

     Dans l’adversité et ses conséquences, se mêlent les passions, la violence, le courage, l’amour, la tendresse, la générosité, mais aussi l’opportunisme, les haines, la cruauté, la cupidité, le renoncement, la fuite de la réalité. Tous ces personnages sont profondément humains dans leurs grandeurs et leurs faiblesses. Tous sont dépendants de leur amour de l’Algérie qui agit sur eux comme une drogue.

     L’évocation systématique des caractéristiques des bons et des mauvais génies de la légende familiale de Rac est  moins présent que dans ses romans précédents. Les récits des protagonistes sont une transposition simple, spontanée du langage parlé. Certains expliquent, d’autres se justifient. Les phrases sont courtes. Elles peuvent être tronquées, composées parfois d’un verbe, d’un substantif ou d’un qualificatif. Le style de Rac devient lyrique à certains moments. Rac est le porte-parole de Rachid.   

Rachid Boudjedra

          Rachid BOUDJEDRA, bien que militant politique actif, fait le point, avec sagesse. Même s’il n’a pas perdu son manichéisme, il prend de la distance. Il est conscient du risque de voir, après une bonne quarantaine d’années, la parole des vétérans de la guerre d’indépendance perçue comme du radotage par la jeunesse algérienne. Il incite les jeunes à regarder devant eux pour sortir l’Algérie de sa convalescence et les met en garde contre l’archaïsme de certaines traditions et le culte figé des ancêtres. Il donne toute leur place aux femmes et n’oublie pas les grands textes littéraires et philosophiques.

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01 juin 2013

Stephan et Lotte ZWEIG (1881~1942) et (1908~1942) – Lettres d’Amérique (2012)

Stephan et Lotte ZWEIG (1881~1942) et (1908~1942)

Lettres d’Amérique (2012)

New York, Argentine, Brésil, 1940-1942

Traduit de l’anglais par Adrienne Boutang et Baptiste Touverey

Cet ouvrage est une traduction d’une édition établie et préfacée par DARIÉN J. DAVIS ET OLIVER MARSHALL parue en langue anglaise en 2010 sous le titre STEPHAN AND LOTTE ZWEIG’S SOUTH AMERICAN LETTERS New York, Argentina and Brazil 1940-1942.

     Né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, Stéphan ZWEIG reçut une éducation laïque dans une famille juive aisée bien intégrée dans la société cosmopolite de la capitale autrichienne à l’époque de l’empereur François-Joseph. À la fin d’une scolarité dont il avait eu du mal à accepter le caractère rigoureux, il obtint son baccalauréat en 1900. Il poursuivit ensuite des études de philosophie et d’histoire de la littérature et fut reçu docteur en philosophie à 23 ans. Curieux de toutes les formes de culture, il fréquentait le milieu « branché » de Vienne, suivait les premières théâtrales et s’intéressait  aux nouvelles parutions.

     Infatigable voyageur, il entreprit  d’innombrables voyages, dès 1904. Afin de satisfaire sa curiosité insatiable et sa soif de découverte, il poursuivit sa formation artistique en fréquentant les milieux artistiques avant-gardistes et les cercles littéraires européens. Il séjourna à plusieurs reprises à Berlin, à Paris où il se lia d’amitié avec Jules ROMAIN, rencontra en Belgique Émile Verhaeren dont il fut le traducteur,  vécut quelques temps à Rome, à Florence, se rendit en Provence, en Espagne, en Afrique, visita l’Angleterre, les États-Unis, le Canada, le Mexique. Il vécut aussi un an aux Indes. Polyglotte, il parlait français, italien, allemand, anglais. Plus tard,  il apprit l’espagnol et s’essaya au portugais.

     Tenté par l’écriture dès 1901, il pratiqua les genres littéraires les plus divers : poésie, théâtre, adaptations, traductions d’un nombre impressionnant d’auteurs. Ses courtes nouvelles, ses essais littéraires critiques et ses biographies romancées, surtout, obtinrent un succès énorme en Europe, en Amérique du Nord ainsi qu’en Amérique du Sud. L’analyse psychologique, voire psychopathologique, la concision de son écriture, la simplicité de son style sont toujours appréciées pour leur modernité. Stephan ZWEIG est célèbre aussi pour ses échanges épistolaires avec de nombreux correspondants, tels ceux avec Freud, entamés en 1908 et, à partir de 1910, avec Romain ROLLAND, dont il partageait les idéaux pacifistes et humanistes.

      Profondément marqué par l’éclatement de la Première Guerre mondiale, son séjour sur le front polonais au cours de celle-ci, les bouleversement politiques, sociaux et économiques qu’elle a provoqués ainsi que par l’aggravation des clivages nationalistes de l’entre-deux guerres, sa détermination à défendre ses convictions pacifistes et son souhait d’une Europe unie se renforcèrent.


       Dès l’accession d’Hitler au pouvoir, il perçut le danger de voir s’implanter une dictature en Allemagne avec ses conséquences pour les juifs et sur la paix en Europe. Il prit alors conscience de sa judéité, mais resta neutre. Le livret écrit pour l’opéra de Richard Strauss, La femme silencieuse, fut interdit par les nazies et ses œuvres furent brûlés sur les places publiques en Allemagne. Ces évènements et le départ en exil forcé de nombre de ses amis allemands le plongèrent dans une dépression qui, dorénavant, resterait quasi permanente et irait s’aggravant.

Soldats allemands de la Bundesheer à Vienne le 13 février 1934

 

     Voyant la répression politique atteindre aussi l’Autriche, il décida, en 1934, de s’exiler et choisit de s’installer à Londres, afin de se documenter pour écrire une biographie de Marie Stuart. Son épouse Friederike, restée à Salzbourg avec les deux filles qu’elle avait eues d’un premier mariage, refusa de le rejoindre. Il embaucha une jeune secrétaire, Charlotte Altmann (Lotte), avec qui il entama une liaison.

 

     Dès 1935, Stephan ZWEIG se rendit plusieurs fois aux États-Unis, au Canada, entrepris une tournée de  conférences au Brésil (1936) et continua à voyager en Europe jusqu’en février 1938, date de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Sa nationalité autrichienne lui ayant été retirée, il ne fut plus qu’un réfugié politique qui demandait la naturalisation anglaise.

Son divorce avec Friederike prononcé en septembre 1939, Stephan ZWEIG épousa Lotte le même mois. Le couple s’installa à Bath dans le Somerset où Stephan avait acheté une maison. En juillet 1940, le couple embarquait pour les  États-Unis.

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Lettres d’Amérique

     Le livre Lettres d’Amérique concerne les lettres écrites au frère de Lotte, Manfred Altmann, et son épouse Hanna par Stefan et Lotte au cours de leur séjour américain et adressées à quelques autres personnes.

      Dans une longue introduction très documentée accompagnée de nombreuses notes en bas de page, les auteurs rappellent le contexte historique, politique, biographique et psychologique dans lequel se situe ce voyage. Ils apportent quelques précisions utiles concernant la tournée de conférences au Brésil (14 août-22 janvier 1940), leur séjour à New-York (24 janvier-15 août 1942), leur vie au Brésil  (24 août-22 février 1942). Leur travail d’analyse de la correspondance de Stephan et Lotte insiste sur l’importance du rôle de Lotte auprès de son époux. Ils étudient les circonstances qui les ont amenés à mettre fin à leur existence et ont entouré leur double suicide. Ils ont joint en post-scriptum, la lettre adressée à Manfred Altmann par le journaliste Ernst Feder, qui fut une des dernières personnes à voir Stephan et Lotte ZWEIG avant leur mort. À la fin de l’ouvrage, la rubrique Dramatis personae  présente sommairement les nombreuses personnes évoquées dans les lettres du couple ZWEIG.

     Sachant pertinemment que leurs lettres seraient lues par le personnel des services de la censure, ils les ont écrites en anglais afin d'activer leur acheminement. On sent une certaine retenue dans leur contenu. Ce côté impersonnel s’amenuisa au fil du temps lorsqu’ils furent à Petrópolis. Entrer dans l’intimité d’une famille en en prenant connaissance devient, de ce fait, moins culpabilisant pour les lecteurs. La plupart des envois contiennent deux écrits, l’un de Lotte, l’autre de Stephan, offrant deux regards sur les évènements de leur vie quotidienne dont ils font un compte-rendu détaillé.

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Stephan et Lotte exilés

    On les découvre inquiets pour leur famille restée sous les bombardements et leurs amis qui n’ont pu quitter l’Europe. Ils font part de la progression de leurs démarches auprès de personnes susceptibles d’intervenir pour favoriser l’obtention de visas en faveur des plus menacés d’entre eux. Leur vie protégée les culpabilise, mais ils se plaignent d’être incapables de prévoir l’avenir. Les mêmes préoccupations, les mêmes consignes reviennent sans cesse en raison de la fréquence discontinue du courrier, de la durée de son acheminement et de l’incertitude de le voir parvenir à destination. Ils attendent avec impatience des nouvelles des leurs.

     Ils sont flattés de l’accueil qui leur est réservé, du succès des conférences, de l’enthousiasme médiatique que suscite leur présence, mais le rythme des manifestations en leur honneur et des invitations les épuisent. Coupés de leurs sources financières bloquées en Europe, les exilés vivent grâce aux revenus apportés par ces conférences, mais celles-ci dévorent le temps de l’écrivain l’empêchent de se consacrer à son œuvre.

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 Petrópolis

     L’un comme l’autre aspire se retirer au calme. Enthousiasmés par leur perception du Brésil au cours du premier voyage, ils décident de séjourner à Petrópolis dans la montagne à proximité de Rio de Janeiro, pensant y trouver la fraîcheur. C’était oublier qu’ils vivaient sous les tropiques ! Leur intérêt pour leur pays d’accueil se limite aux magnifiques paysages qu’ils découvrent au cours de leurs promenades. Sans qu'ils manifestent la moindre curiosité pour son histoire et sa culture, leur vision reste sclérosée sur l’a priori couramment véhiculé dans l’Europe d’avant-guerre, d’une société métissée harmonieuse avec, sous-jacente, la supériorité culturelle de l’homme blanc européen. Les noirs font partie du décor, se complaisent dans la crasse, vivent de peu… Curieusement, Stéphan SWEIG, l’humaniste, reste neutre quant au régime politique brésilien, il est vrai qu’il leur doit son permis de séjour permanent.

      Les jours passant, aux préoccupations évoquées précédemment dans leurs missives, s’ajoutent la chaleur accablante à laquelle succèdent les pluies diluviennes, l’asthme de Lotte qui résiste à tous les traitements, la moisissure qui recouvre tout, les moustiques qui attaquent jours et nuit, les puces de chien qui prolifèrent. Coupé des bibliothèques, privé de ses ébauches de manuscrits restées à Bath, le travail de Stephan traine. Reclus, ils perçoivent les rares visiteurs ayant gravi les cinquante marches d’accès à leur bungalow, comme des intrus qui aggravent la stagnation de ses occupations littéraires.

 

Casa_Stefan_Zweig_in_Petropolis

Lotte fait courageusement face à la maladie, c’est par son époux que nous en suivons l’évolution. Malgré la fatigue, la jeune femme assiste son mari dans ses travaux, tient la maison et tente de surmonter leur nostalgie en réalisant des recettes traditionnelles leur rappelant leurs origines (encore faut-il qu’elle réussisse à se procurer les ingrédients !). Ils n’ont pas d’ami, peu de relations de sympathie. Ils vivent en transit, déracinés dans un pays qu’ils disent paradisiaque, mais auquel ils n’arrivent pas à s’adapter et dont ils ne réussissent pas à parler correctement une langue qu’ils n’aiment pas.

Stephan vit dans une angoisse permanente pathologique qui l’empêche de s’installer durablement quelque part. Il est malade d’un monde qui n’existera plus et est extrêmement pessimiste quant à l’après-guerre. L’entrée en guerre des États-Unis en janvier 1942 achèvera de le désespérer.

Physiquement et moralement fatigués, après avoir minutieusement préparé leur suicide, Stephan et Lotte ZWEIG  s’empoisonnèrent avec des barbituriques le  23 février 1942.

Images : soldats e la Bundesheer à Vienne le 13 février 1934

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_102-image

La maison de Stephan et Lotte SWZEIG à Petrópolis

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Casa_Stefan_Zweig_in_Petropolis.jpg

 

 

19 mai 2013

Eric-Emmanuel SCHMITT (1960) – Les deux Messieurs de Bruxelles (2012)

Eric-Emmanuel SCHMITT (1960) – Les deux Messieurs de Bruxelles (2012)

Cinq nouvelles sont assemblées sous le titre de la première d’entre-elles, Les deux messieurs de Bruxelles, Le chien, Ménage à trois, Un cœur sous la cendre et L’enfant fantôme.

Les deux messieurs de Bruxelles

Saint-Michel-et-Gudule

Après avoir accepté le lègue d’un inconnu qui l’a désignée comme unique héritière de ses biens, Geneviève Grenier se trouve soudain à la tête d’un patrimoine important. Intriguée, espérant découvrir ce qui la lie au défunt, la vieille dame  se rend sur la tombe de Jean Deamens, le mystérieux testateur. Loin de répondre à ses interrogations, cette visite les accentue, car elle découvre  une tombe exactement semblable à côté de la précédente, celle d’un autre homme mort cinq ans plus tôt, Laurent Delphin. Quels liens cette similitude tissait-elle entre ces deux hommes et entre elle et ces deux hommes ?

Le chien

Le récit se déroule en Belgique dans le Hainaut. Dès son installation dans le bourg, La personnalité de l’ancien médecin Samuel Heymann, avait intrigué le narrateur. On lui dit que l’ancien praticien avait toujours vécu avec le même chien, un beauceron nommé Argos. Enfin, toujours avec un animal de même race, qu’il persistait à appeler Argos. L’homme, austère, mais apprécié de tous, vivait au village depuis une cinquantaine d’années. Samuel avait élevé seul sa fille qui n’avait que cinq ans à la mort de sa femme. Après le départ en ville de sa fille, celui-ci vivait retiré dans son manoir, avec Argos pour unique compagnie.

Berger Beauceron ou Bas-rouge2

 

Au cours de ses promenades, le narrateur était entré en relation avec le vieil homme, après plusieurs tentatives d’approche infructueuses. Encore était-ce dû, semblait-il, à l’intérêt qu’Argos avait manifesté envers lui et ses chiens ! Le narrateur, qui était écrivain, aimait les livres. Cette passion partagée les rapprochait, mais jamais leurs échanges ne purent déborder ce domaine, pas plus que celui lié à la dégustation d’excellents whiskies.

Durant une absence professionnelle de l’écrivain, le véhicule d’un chauffard percuta Argos. Cinq jours plus tard, Samuel se donna la mort.

Plus le narrateur repoussait l’hypothèse que la mort de l’un avait entraîné la mort de l’autre, plus cette dernière s’imposait à lui, plus le mystère autour d’Argos prenait de l’importance…

 Ménage à trois

Dans un salon viennois, une jeune femme subit avec ennui la conversation d’un homme qu’elle n’avait pas remarqué, jusqu’à ce qu’il s’extraie de la foule pour s’imposer. L’importun continuait à discourir tandis qu’elle cherchait des yeux celui qui pourrait lui être utile parmi les invités à cette fichue soirée. Son mari, épousé neuf ans plus tôt, venait de mourir. Un musicien raté qui la laissait veuve, sans le sou, criblée de dettes, deux enfants sur les bras ! Il lui fallait à tout prix trouver un employeur.

Soudain, l’homme qui l’avait abordée devenait intéressant : il savait son nom, il avait entendu sa sœur chanter, il connaissait sa situation. C’était un diplomate danois qui venait d’arriver à Vienne. Manifestement, elle l’attirait… Il disait aimer la musique. Mais le voilà qui s’intéressait aux compositions du défunt...

Wolfgang-amadeus-mozart

 

Un cœur sous la cendre

Alba appréciait la compagnie de Jonas, son filleul. Elle trouvait l’adolescent au torse frêle, beau, simple, attentif, généreux, toujours disposé à faire plaisir. Curieusement, elle s’entendait mieux avec son neveu qu’avec son fils ou son mari.

« - Tu es un sorcier !

don du coeur

 

-      Moi ?

-      Ou un magicien.

-      Ah oui ? Quel tour je réussis ?

[ …]

-Voler les cœurs.

[ …]

-      Parfois j’aimerais bien.

Elle tressaillit. Quelle sotte ! [ …] Juste les mots à éviter en face d’un garçon qui… »

Pour faire diversion, Alba proposa d’aller marcher dans la campagne islandaise encore enneigée ce 21 mars 2012. Au cours de leur promenade, ils apprirent que le volcan Eyjafjöll s’était réveillé la nuit précédente …

L’enfant fantôme

Cette nouvelle n’occupe que quinze pages et demi de l’ouvrage. Dans un parc, le compagnon du narrateur lui raconte l’origine de l’étrange comportement d’un couple assis sur le banc en face du leur. Manifestement, la femme et l’homme qui l’a rejoint s’ignorent mutuellement ostensiblement.

À la fin du livre,  Eric-Emmanuel SCHMITT a joint des extraits de son Journal d’écriture dans lequel il explique l’évolution de la démarche qui a guidé la rédaction de ces cinq nouvelles.

          Partant d’un fait social (la marginalisation d’un couple homosexuel ; l’osmose entre un chien et son maître ; la reconnaissance posthume d’un compositeur génial ; le don d’un organe vital ; la dérive eugéniste d’une découverte génétique), Eric-Emmanuel SCHMITT introduit un fait imprévisible (une rencontre ; le hasard ; une catastrophe naturelle ; un accident) qui place des couples dans des situations extrêmes dans lesquelles la complexité de chacun se révèle.

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05 mai 2013

Milena AGUS – Mal de pierre (2007) - Mal di pietre (2006)

Milena AGUS – Mal de pierre (2007) - Mal di pietre (2006)

Traduction Dominique Vittoz   

    

Milena AGUS au salon du livre de Paris 2012

L’héroïne du roman est la grand-mère de la narratrice. Celle-ci est atteinte du « mal de pierre ». C’est elle qui a élevé la narratrice à qui elle racontera ses émotions, ses cheminements, tout en laissant des zones d’ombre.

     Son histoire est celle d’une enfant taciturne, imaginative, intelligente, manifestant des dons artistiques et douée à l’école, élevée dans un village paysan sarde où il ne fait pas bon sortir de la norme et se faire remarquer. Elle écrit ses pensées et des récits dans un cahier noir à tranche rouge qu’elle protège comme un trésor. La jeune fille a soif d’absolu, rêve d’un amour idéal. Ses excentricités et ses crises de désespoir suicidaire font fuir les prétendants. À trente ans, les siens la considèrent comme une vieille-fille folle.

     La Sardaigne connaît les tourments de la Seconde Guerre mondiale. La famille recueille un réfugié des bombardements de Cagliari. Ce dernier travaille à la ferme et demande la jeune femme en mariage. Cette union n’est qu’un mariage de raison. Les protagonistes n’éprouvent aucun amour l’un pour l’autre. L’amour, la jeune femme le rencontrera dans la personne du Rescapé sur le Continent, lors d’une cure thermale destinée à guérir ses calculs rénaux qui lui gâchent la santé et l’empêchent de mener ses grossesses à terme. Momentanément soulagée de son mal de pierre et de son mal d’amour, un fils unique naîtra. Elle fera tout pour faciliter l’accession de son fils à une carrière de pianiste concertiste international. Cette femme sans nom (ma grand-mère) introvertie, étrange « aux longs cheveux noirs et aux yeux immense » vit à contretemps toujours en décalage, en marge des autres et de sa propre vie. Ayant soif d’absolu, elle est incapable de saisir les petits instants de bonheur qui se présentent au fil des jours, ni de percevoir les attentions de son mari et de son entourage. Un mari, sans nom aussi. Son mari tolère et s’accommode des lubies de son épouse. C'est un homme sensuel, prévenant, bon père et beau-père qui est apprécié de tous. Plus tard, l’épouse ingrate se reprochera de ne pas avoir su lui manifester son affection.

     À la fin du livre, la narratrice trouve un élément qui lui permettra d’approcher la vérité de cette grand-mère, mais il faudrait encore bien d’autres clés pour découvrir tous les secrets que recèle cette  personne énigmatique.

     La peinture des autres personnages du roman est faite dans les moindres détails à petites touches précises et délicates. Le Rescapé, les parents de la narratrice, les voisines de la  rue Sulis, les grands-tantes et grands-oncles maternels, la grand-mère Lia, les demoiselles Doloretta et Fanni  mettent tous la grand-mère en valeur.

     Ce court roman de 124 pages ouvre de multiples réflexions sur la Sardaigne. Il aborde la conjoncture politique italienne pendant la Seconde Guerre mondiale, la déportation des marins italiens en Allemagne, les conséquences des bombardements, les maisons closes et leurs « prestations », les vagues migratoires vers le Continent, la vie des migrants dans les grandes villes, l’évolution des conditions de vie en un demi-siècle.

     La narratrice réalise surtout qu’elle ne connaissait pas vraiment cette grand-mère auprès de laquelle elle a vécu tant d'années.

Origine de la photo : http://fr.wikipedia.org/wiki/Milena_Agus

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