04 mai 2014

Lucile BORDES (1971) – Je suis la marquise de Carabas (2012)

 

Le Théâtre de Pitou

     « Il a fallu que je questionne – pourquoi t’as un piano, c’est quoi tous ces vieux disques avec leurs partitions, t’es devenu maître parce que tu t’appelles Lemaître ? – pour que le sceau, le sceau transparent de l’exil, se craquelle un peu. » (p 134)

      Ce piano, il n’en jouait jamais, sauf  pour faire plaisir à la petite Lucile, tout en lui donnant ses premières leçons, alors qu’elle avait douze ans, il évoquait invariablement combien Clémentine, sa mère, « en jouait comme il faut ». Les disques, Emile et Alice Lemaître n’en écoutaient jamais. Quant aux partitions des films muets, lorsque la petite curieuse les avait découvertes après avoir tourné la petite clé dorée dans la serrure du buffet, il l’avait grondée. Tout en refermant les battants, il avait dit qu’elles étaient à sa mère, pour accompagner les films du Palace, le cinéma qu’ils avaient à Rive-de-Gier. Indices dérisoires en regard des souvenirs qu’Emile Lemaître, pressé de questions, évoquera plus tard, au soir de sa vie, à sa petite fille. Celle-ci découvre que ses ancêtres appartenaient à une célèbre troupe de marionnettistes ambulants qui se produisit durant une centaine d’années.

 

La théâtre de marionnettes 2

     La saga des Pitou commence en 1850 à Bellême dans l’Orne où la roulotte de M. Chok  vient de s’installer sur la place. Sa nièce Joséphine ayant besoin d’acheter des épingles, le forain l’accompagne à l’épicerie de M. Blandin où ils sont servis par Auguste Pitou, le jeune commis volubile de l’épicier. Séduit par le bagout du garçon, M. Chok l’invite à la représentation théâtrale du lendemain. Sous le charme du jeu des marionnettes, ensorcelé par les mots qu’elles semblent déclamer, émerveillé par les décors, saisi par le désir d’apprendre à réaliser cette magie-là, Auguste n’a de cesse d’abandonner le village, M. Blandin et son épicerie, de dire adieu à ses parents pour accompagner les forains sur les routes.

     Plus tard, Auguste et Joséphine se marièrent. Leurs enfants, puis leurs petits-enfants, grandirent dans les roulottes parmi les décors, les pantins de bois, le bric à brac qui servait aux effets et aux bruitages. Ceux-ci s’impliquèrent pleinement dans le fonctionnement artistique et matériel de l’entreprise familiale. La petite troupe, transporta son théâtre à travers la France, s’étoffa au cours des générations de Pitou, connut la renommée, la réussite, prit successivement le nom de « Théâtre des Fantoccini & Pitou », « Théâtre de Pitou », « Grand Théâtre de Pitou ». Touchée, comme son public, par les deux conflits mondiaux, les aléas politiques, économiques et sociaux que rencontrait le pays, elle souffrit des défaites, des récessions et des crises, se réjouit des victoires, du retour de la paix et des périodes de prospérité.

Crasmagne en scène 2

     Lucile BORDE restitue l’ambiance des tournées, l’originalité et la variété du répertoire, la fabrication des marionnettes, la confection des somptueux costumes, la réalisation des décors, la mise au point des trucages et des bruitages, l’accompagnement musical, la répartition des tâches, les répétitions, le montage du théâtre. Elle souligne l’adresse, la faconde et le comique d’Auguste, l’imagination, la créativité et l’ingéniosité d’Émile, les doigts de fée d’Eugénie, la virtuosité de Clémentine. Elle met en scène l’étrange complicité qui liait Émile à Crasmagne, le pantin vedette de la troupe. Et puis, viendra le moment où il faudra se rendre à l’évidence : les fantoches sont supplantés par le cinéma. L’oCrasmagne portrait 2ncle Paul incite la troupe à se consacrer à la nouvelle marotte du public. Les Pitou entreposent leurs bagages à Rive de Gier, où ils ouvrent une salle de cinéma, Le Palace.

     La construction du récit s’effectue avec des aller-et-retour entre l’évocation d’un siècle de vie d’une famille de saltimbanques par et pour les marionnettes  et les années 1995-1998.

     Porte-parole de son grand-père, l’auteur alterne, non sans humour, le récit sobre et passionnant de la chronique de ses ancêtres, avec des chapitres tendres et émouvants où la narratrice s’adresse au vieillard à l’agonie et s’interroge toujours sur les raisons du silence des générations suivantes.

      Je suis la marquise de Carabas est le premier roman de Lucile BORDES.

La dynastie des Pitou - Dates principales

Les PITOU

Documentation et sources des images qui ont servi aux montages:

http://www.artsdelamarionnette.eu/app/photopro.sk/marionnettes/detail?docref=Grand+th%C3%A9%C3%A2tre+Pitou#sessionhistory-BnvlB3cv

http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=REPR&VALUE_98=%20Crasmagne&DOM=All&REL_SPECIFIC=3

 

 


17 avril 2014

LAURENT GRAFF (1968) - Grand absent (2013)

LAURENT GRAFF (1968) - Grand absent (2013)

D’une légère pichenette, Laurent GRAFF propulse les lecteurs dans un monde dénué de sens, envahi de procédures vouées à satisfaire le culte du gigantisme, de la productivité, de la rentabilité, de la performance.

Queue 1

Le récit se décline en quatorze chapitres sans dialogue, autant de petits textes au style sobre, descriptif,  relatant des situations où  l’individu évolue dans des lieux où tout pittoresque a été volontairement exclu. Entre les barrières de trajets balisés de panneaux, dont il a intérêt à connaître le code de couleurs spécifiques, il suit les injonctions d’une batterie de pictogrammes. Docile, intégré dans une file, il patiente statique ou progresse au rythme lent, sporadique, du dos qui le précède.

 

Le robot du parking

 Les êtres dépeints par Laurent GRAFF ont perdu toute individualité, toute originalité, ont abandonné leur liberté d’inventer, de penser, d’imaginer. Crédules, ils sont le gibier idéal d’escrocs de tout poil. Leur confiance aveugle dans les techniques nouvelles stérilise leurs capacités d’aimer et de créer. Incapables d’exister par eux-mêmes, ils sont assujettis aux modes, à l’uniformisation de comportements jusque dans leur sexualité. Fondus dans la foule, vidés de toute volonté, de capacité de jugement, ils subissent sans rechigner la domination généralisée de la technologie, de la domotique, éléments d’un tout complètement asservi aux dictats de procédures d’utilisation, de méthodes de régulation et d’optimisation qu’« On » a mis en œuvre, dont « On » a prévu tous les cas de figure, pour lesquelles « On » a voté parmi les solutions envisagées par « On ». Qui se révolte ou s’égare est aussitôt pris en charge, au mieux reconduit à sa place.

Queue 2

Quel soulagement lorsqu’on arrive à la 126ème page du livre, tant la lecture de cet ouvrage est déroutante et met mal à l’aise ! Cependant, quelques traits d’humour font sourire, encore s’agit-il de sourires très jaunes. Le grand absent, c’est l’Homme. Le propos ne laisse pas indifférent, il effraie, même. On se sent si proche d’une telle société !  Souhaitons que les récalcitrants, heureusement encore nombreux, puissent le rester encore longtemps et qu’un sursaut de bon sens ouvre enfin  les yeux des suiveurs dociles ! Laurent GRAFF, quant à lui, fait preuve d’originalité : avec ce livre atypique, il réussit la gageure de rendre vraisemblable ce qui nous paraît absurde .

Hélas, pas tant que ça, cependant !

A méditer !

 

La Longue marche - Photo Jason Lee/Reuters parue dans le Figaro Magazine des 6 et 7 juin 2014.

Scan d'une photo de Jason LEE/REUTERS, parue dans le FIGARO MAGAZINE des 6 et 7 juin 2014 avec la légende suivante:

"LA LONGUE MARCHE. 

Ces Chinois ne font pas la queue pour visiter ubne exposition mais pour rendre le métro!

Emprisonnés dans un dédale de barrières metalliques fabriquées pour les JO de 2008, ils attendent de pouvoir franchir les contrôles de sécurité instaurés depuis quinze jours à l'entrée de neuf stations, dans le cadre d'un plan de lutte contre les attentats commis ces derniers mois par les séparatistes musulmans ouïgours. Les usagers du métro pékinois, déjà le plus saturé du monde prennent visiblement leur mal en patience. Certains d'entre euxont néanmoins critiqué la mesure sur les réseaux sociaux, en soulignant que "dans ces cages", ils se sentaient "plus vulnérables en cas d'attentat ou de panique"."

05 avril 2014

L’AFFAIRE TUNISIENNE – L’AFFAIRE DE L’ENFIDA (1881-1882)

L’AFFAIRE TUNISIENNE – L’AFFAIRE DE L’ENFIDA (1881-1882)

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      LE CONTEXTE POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE

     Sous la pression commune de l’Angleterre et de la France, le bey de Tunis avait dû renoncer, en 1819, aux ressources provenant de la piraterie. Les ambitions démesurées des beys successifs ajoutées à leur incapacité et à réorganiser et moderniser l’économie de la Tunisie avaient obéré les finances du pays. La nécessité de recourir largement à l’emprunt avait placé la Tunisie de plus en plus sous la dépendance des puissances européennes.

     En 1869, les finances beylicales étant au bord de la banqueroute, les Français, les Anglais et les Italiens imposèrent à la Tunisie la tutelle d’une commission financière internationale. La Tunisie devint l’enjeu de la rivalité des grandes puissances européennes. L’efficacité de l’action du consul anglais Wood et les ambitions italiennes sur la Tunisie menaçaient la position traditionnelle de la France en mettant à profit son affaiblissement consécutif à ses défaites dans sa guerre avec l’Allemagne en 1870.

Berliner_kongress

Au congrès de Berlin (1878), devançant les ambitions italiennes, la France qui souhaitait s’assurer le contrôle de la Tunisie pour protéger la sécurité de l’Algérie, obtint l’accord tacite de l’Angleterre et de Bismarck, lequel espérait détourner les Français de leur obsession  concernant l’Alsace-Lorraine en encourageant leur ambition coloniale.

L’AFFAIRE DE L’ENFIDA (1881)

La même année, l’ancien premier ministre du bey, le général Khereddine, quittait la régence pour s’installer à Constantinople. Il chercha à vendre les biens considérables qu’il avait en Tunisie.  Il possédait entre-autres un immense domaine entre Sousse et Tunis que le bey lui avait offert en 1874. Le domaine de l’Enfida couvrait environ 100 000 hectares, s’étendait sur 65 km du nord au sud, était occupé par des populations semi-nomades et était à peine mis en valeur y compris dans sa partie centrale la plus fertile. N’ayant trouvé aucun acquéreur tunisien pour vendre ses possessions, il engagea dans le plus grand secret des négociations avec la Société Marseillaise de Crédit.

       Le 29 juillet 1880, l’accord de vente définitif était conclu. Khereddine avait fait rédiger le contrat de manière à se prémunir contre toutes les subtilités de la loi. En effet, les rites légaux, malékite et hanéfite, en usage dans le pays, admettaient un droit de préemption (cheffaa) en faveur des propriétaires des domaines limitrophes, à condition qu’une somme égale à celle prévue dans le contrat soit versée. En raison du secret de la transaction, le préempteur éventuel en ignorerait le montant et ne pourrait donc pas se substituer à l’acheteur. De plus Khereddine s’était réservé un mètre de terrain sur tout le pourtour du domaine. Cependant, les notaires refusaient d’enregistrer l’acte de vente sans l’autorisation du cadi.

Le domaine de l'Enfida

      Le premier ministre Mustapha ben Ismail souhaitait récupérer les biens de l’ex-favori et comptait s'approprier l'Enfida sans bourse délier. Ben Ismail avait vu le domaine de Sidi-Tabet lui échapper, aussi agissait-il en sous-main pour faire échouer la vente et s’était rapproché des Italiens.

      La situation se prolongeant, la Société Marseillaise demanda au consul Théodore Roustant d’intervenir auprès du gouvernement tunisien. De son côté, le cadi exécutait les ordres de son gouvernement, il faisait valoir qu’en 1875, la donation n’avait pas été faite dans les règles. Le bey précisa à Roustan qu’il avait donné à  Khereddine le domaine en question pour qu’il en jouisse et non pour qu’il le vende à des étrangers.

     Le 26 novembre 1880, sur l’instigation du clan italo-gouvernemental, dans une lettre adressée au consul d’Angleterre à Tunis, un citoyen britannique nommé Joseph Lévy, courtier à Sousse, qui prétendait posséder une propriété en bordure de l’Enfida, déclarait qu’il comptait faire jouer son droit rituel de préemption.

      Sans tenir compte des manœuvres en cours, les notaires rédigèrent l’acte de vente, en janvier 1881, selon les clauses prévues initialement entre la Société Marseillais et Khereddine. Entre-temps, Levy avait déjà pris toutes les dispositions pour l’exploitation du domaine (renouvellement des baux, programmes de travaux…). Lorsque le représentant de la Société Marseillaise se présenta pour prendre possession des lieux, le personnel de Levy occupait la place. La Société Marseillaise s’avérait dépossédée et était traitée en usurpatrice.

Affaire de l'enfida image fascicule

PART PRISE PAR L’EXPLOITATION DE L’AFFAIRE DE L’ENFIDA DANS L’ETABLISSEMENT DU PROTECTORAT FRANÇAIS SUR LA TUNISIE

      Malgré les appels du consul en Tunisie, Roustan, malgré l’avis des agents diplomatiques français en poste dans les capitales européennes qui estimaient que le temps jouait contre la France, malgré les plaintes des agents économiques (banques et maisons de négoce de Paris, Lyon et Marseille), l’affaire trainait en longueur car le gouvernement français débattait sur l’opportunité d’intervenir, d’autant plus qu’on était à la veille d’élections. Tous considéraient défavorablement les manœuvres de l'Italie tout juste unifiée. Ils estimaient que,  bien que signataire du traité de Berlin, elle cherchait à étendre son emprise sur la Tunisie. La presse s’empara du sujet et monta une campagne destinée à convaincre l’opinion de la nécessité d’une intervention armée en Tunisie.

      De Tunisie, les montagnards kroumirs effectuaient de fréquentes incursions en territoire algérien. Jules Ferry prit prétexte de l’une d’entre-elles pour donner l’ordre d’intervenir militairement en Tunisie. À partir d’avril 1881, une force de 30 000 hommes venue du territoire algérien, envahit le pays.

      Le 12 mai 1881, le corps expéditionnaire parvenait aux abords de Tunis. Sadok bey accepta le traité du Bardo (ou de Kassar Saïd), qui plaçait la Tunisie sous le protectorat de la France.

Traité_du_Bardo

      Le texte du traité contraignait le bey de Tunis à abandonner la quasi-totalité de ses pouvoirs au résident général de France, particulièrement dans les domaines des affaires étrangères, de la défense et de la réforme de l’administration.

     Les tribus du Sud se soulevèrent dans la région de Kairouan et de Sfax. Ce mouvement insurrectionnel fut arrêté, par l’intervention de la flotte française, le 11 juillet 1881, qui bombarda et prit Sfax, d’une part, et d’autre part, par les troupes terrestres qui s’emparèrent de Kairouan (26 octobre) et de Gafsa (19 novembre).

Guerre de Tunisie Combat du Djebbel Haddedar 26- 04 1881

      La convention de la Marsa, le 8 juin 1883, précisa le régime du protectorat : le bey abandonnait à la France la défense nationale et la politique étrangère et lui donnait toute liberté pour réformer l’administration. Cette dernière passa, en fait, peu à peu sous contrôle français. Le protectorat français sur la Tunisie prit fin le 20 mars 1956, la France ayant reconnu l’indépendance totale de la Tunisie.

    Par effet de symétrie, c’est cette affaire transposée au Maroc qui est rapportée par Guy de MAUPASSANT dans Bel Ami (1885).

1ère page de la convention de la Marsa

Sources :

Histoire de la Tunisie contemporaine: De Ferry à Bourguiba 1881-1956 Par Jean-François Martin

 Document BNF : Société marseillaise de crédit industriel et commercial et de dépôts... Mémoire sur l'affaire de l'Enfida, propriété acquise de S.A. Khérédine Pacha (Tunisie) . (Signé : Albert Rey.)

Clauses du traité du bardo et de la convention de la Marsa

Dictionnaire d’histoire universelle – Michel MOURRE – Collection Jean-Pierre Delarge - Bordas

Sources des illustrations :

le Congrès de BerlinLe traité du Bardo

Guerre de Tunisie. Combat du Djebbel-Haddedah - 26 avril 1881 : [estampe]

L’image de la première page de la convention de la Marsa

 

Information fournie par M. Hervé NOËL du CDHA (Centre de Documentation Historique sur l'Algérie, le Maroc et la Tunisie) , suite à la parution de ce message

 

En 2013, L’Association Mémoire de la Société Marseillaise de Crédit a fait don au CDHA (Centre de Documentation Historique sur l'Algérie, le Maroc et la Tunisie) de la totalité des archives du domaine de l’Enfida conservé par la banque. 

Enfidaville, située au sud de Tunis, était un important centre agricole du temps du protectorat français, créé ex-nihilo par des pionniers en 1881 puis repris par une société française : le Crédit Marseillais. S’étendant sur près de 1200 km2, le domaine d’Enfida était dévolu à la culture des céréales, des olives, de la vigne et à l’élevage. Son développement et l’expansion de ses activités dans l’industrie agroalimentaire l’amenèrent à ériger un véritable centre urbain, probablement le plus moderne du protectorat tunisien. 

Centre de Documentation Historique sur l'Algérie, le Maroc et la Tunisie 
Maison Maréchal JUIN 
29, avenue de Tübingen 
13090 AIX EN PROVENCE Cx 02 
Tel. : 04 42 52 32 89 
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27 mars 2014

Guy de MAUPASSANT 1850~1888) - BEL-AMI (1885)

 

buste homme

Guy de MAUPASSANT 1850~1888) - BEL-AMI (1885)

 

     Après quelques études, George Duroy, fils d’aubergistes normands à Canteleu au nord-ouest de Rouen, s’est engagé dans l’armée d’Afrique. Il en sort pour s’asseoir dans le bureau morne d’une compagnie de chemin de fer pour un tout petit salaire et vivre dans un appartement pitoyable. Le jeune homme, venu tenter sa chance à Paris, erre sur les boulevards quand il rencontre fortuitement un ancien camarade de régiment qui lui entrouvre les portes du journal "La vie française", dans lequel il est rédacteur politique.

     Duroy est ambitieux. Son ascension se fera par les femmes de 17 à 77 ans. La petite fille d’une de ses maîtresses le surnommera Bel-ami. La femme est objet de plaisir. La femme est un moyen d’accéder à un statut social par sa fortune et la conclusion d’un mariage, soit en mettant ses capacités intellectuelles et ses relations au service de l’homme.

     MAUPASSANT met ici son talent pour la nouvelle au service fait d’une peinture réaliste des mœurs de la IIIe République à la fin du XIXe siècle, sous la forme d’une succession de tableaux suggestifs, denses, condensés, expressifs. Ces tableaux s’articulent,  autour d’une ligne directrice : l’ascension sociale de Georges Duroy favorisée par les relations féminines. Par les femmes, sa carrière de journalistique progresse, il fait un riche mariage et accède à la fortune, obtient le titre de Baron du Cantel, est décoré. Tout cela le mènera jusqu’à…la députation ? … ou la chute ? … sait-on ?

Tenue de l'homme du monde en 1880

*****

MAUPASSANT décrit l’ambiance qui règne dans les salles de rédaction où se font et se défont des ministères, les salons mondains où naissent les intrigues et les liaisons, dénonçant par là la collusion entre la presse, la finance et la politique. Il peint la société des bourgeois parvenus à laquelle s’accrochent des ambitieux sans scrupules et parfois des représentants de la noblesse pauvre en quête de l’opportunité de redorer leurs blasons.

      MAUPASSANT ne se contente pas de peindre des portraits, des tableaux, il imprègne son récit de l’atmosphère, des odeurs et des bruits périphériques. Il nous incite à partager son amour de la nature.

     Dans les moments importants de son cheminement, au–delà des apparences, les miroirs ou l’eau reflètent l’image de Duroy. L’image de Bel-Ami se retrouve aussi dans la représentation du christ du tableau.

De même, tout au long du roman la mort ou son image est présente.

       Bel-Ami, commencé durant l’été de 1884, est paru en feuilleton du 6 avril au 30 mai 1885 et en volume le 22 mai. Le livre a acquis d’emblée la faveur du public. Son contenu  agite le monde du journalisme, de la politique et des affaires : certains se reconnaissent sous la caricature. MAUPASSANT trouve en effet son inspiration dans un milieu qu’il connaît de l’intérieur.

 

      Il s’appuie sur des affaires et des scandales récents, situe l’intrigue dans des lieux qu’il a fréquentés. L’affaire de la dette du Maroc est la transposition de celle de Tunisie (1881).

A propos de la dette de Tunisie, voir : L’AFFAIRE TUNISIENNE – L’AFFAIRE DE L’ENFIDA (1881-1882)

 

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09 mars 2014

Louise ERDRICH - Dans le silence du vent (2013)

Louise ERDRICH - Dans le silence du vent  (2013)

Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez(1)


Antone Bazil Coutts, un Amérindien ojibwa né en territoire indien au nord du Dakota, revit les évènements qui ont bouleversé son existence en 1988, alors qu’il avait treize ans. Fils unique d’un juge aux affaires indiennes et de Géraldine, chargée de la conservation de la généalogie des familles de la réserve, il porte le même nom que son père, mais il préfère se faire appeler Joe.

Territoires indiens aujourd'hui

À quelques jours des vacances d’été, tout l'après-midi de ce dimanche de juin 1988, Joe s'est acharné à extirper les arbustes qui s'étaient attaqués aux fondations de leur maison. Son père avait rapidement renoncé à continuer, il était entré à l'intérieur pour téléphoner à son épouse partie à son bureau chercher un dossier, puis n'était pas ressorti. Jeo avait pensé qu'il avait dû s'allonger pour faire la sieste. À son réveil, Geraldine n’est toujours pas revenue. L’heure de dîner approchant, Antone Bazil Coutts propose de passer emprunter la voiture de sa sœur Clemence et de partir la « trouver » aux bureaux de l’administration tribale. Arrivés là, le parc de stationnement est vide et les fenêtres des bureaux sont obscures. Peut-être, est-elle allée faire un achat de dernière minute, oubliant que la supérette est fermée le dimanche ?  Quand ils la croisent, elle passe à côté d'eux à toute allure, roulant au-delà de la vitesse autorisée, manifestement pressée de rentrer. Quand, en remontant l'allée à pied, après avoir reconduit le véhicule emprunté, ils voient qu'elle est toujours dans l’automobile, assise au volant, face à la porte du garage, ils comprennent que quelque chose d’anormal est arrivé. Geraldine est parvenue à s’enfuir après avoir été violemment attaquée, battue, violée et aspergée avec de l’essence que son agresseur a tentée d’incendier.


Désormais, plus rien ne sera comme avant ! Geraldine s’enferme jours et nuits dans sa chambre, reste prostrée dans le noir, se laisse dépérir, refuse toute visite et prétend ne se rappeler de rien. Joe et son père désespèrent de la voir reprendre goût à la vie. Le crime a eu lieu près de la Maison Ronde où s’imbriquent des territoires dépendants de différentes juridictions. Si la tragédie s’est déroulée hors de la réserve, les lois sont telles qu’elle restera très probablement impunie si le coupable est un Blanc. Le mutisme de la victime, le manque d’indices, ajoutés au peu de zèle des enquêteurs, entravent l’aboutissement des recherches. Persuadé qu’elle sait qui est le coupable, aidé de Joe, le juge sélectionne parmi les dossiers qu’il a traités, d’anciennes affaires dont l’issue pourrait expliquer un acte de vengeance de la part d’une personne mécontente de son jugement. L’image paternelle s’effrite lorsque Joe découvre que les dossiers relevant de la juridiction de la réserve ne portent en réalité que sur de petits délits. Son père n’est plus qu’un vieil homme désemparé au cœur malade, aux pouvoirs juridiques infimes. Obsédé par la présence à l’étage de sa mère confinée dans sa chambre, obnubilé par son visage tuméfié, ses joues marquées, ses lèvres fendues, inquiet des plateaux des repas retrouvés intacts et de l’amaigrissement morbide de Geraldine, Joe fuit chaque jour un foyer désorganisé exhalant l’inquiétude, l’insécurité et la peur. Après avoir mené sa propre enquête, le garçon décide de faire justice lui-même avec la complicité discrète de son meilleur ami Cappy et la protection tacite de toute la communauté.

escapade à vélo


Dans ce récit à la première personne, Louise ERDRICH apporte de la fraîcheur au roman en se glissant avec talent dans la peau de l’adolescent. Joe a l’âge où l’on sort de l’innocence et de l’insouciance de l’enfance, où, tout en défiant pour soi les conventions sociales, on juge sans concession le monde des adultes. Quand ils ne collectent pas le bois pour alimenter le feu de la cabane de sudation, Joe et Cappy retrouvent leurs copains, Zark et Andy. Ensemble, incarnés dans leurs héros de séries télévisées, ils sillonnent la campagne à vélo. La bande ratisse les abords de la maison ronde, jusqu’au lac et les limites du terrain de golf, à la quête du moindre objet perdu ou oublié par l’agresseur de Geraldine.

Cérémonie de purification

Dans un univers de légendes, de magie, de traditions ancestrales, d’épopées de la tribu racontées en rêves par le grand-père Mooshum, d’histoires familiales, de haines ataviques, de la catéchèse du nouveau curé de la paroisse catholique, tout en tournant autour du camp des jeunes de la mission venue prêcher en terre indienne, les jeunes retapent des guimbardes, rendent des services, pratiques de petits boulots, rêvent d’achats de produits de marque, satisfont leur appétit insatiable, prennent leurs premières cuites, tentent de consoler Cappy de son premier chagrin d’amour, tandis que Joe s’émoustille en reluquant les seins de sa tante Sonja.

S’appuyant sur des faits réels, Louise ERDRICH dénonce, dans ce récit traité sous forme de fiction, l’injustice concernant le règlement des affaires de viol sur les femmes amérindiennes par les tribunaux, en raison de l’enchevêtrement des lois, qui entrave les poursuites judiciaires. Elle rappelle, dans sa postface, l’impunité dont bénéficient 86% des auteurs non-Indiens de viols et de violences sexuelles sur des femmes amérindiennes.

          Louise ERDRIC a reçu le National Book Award en 2012 pour son roman DANS LE SILENCE DU VENT, qui fut aussi élu meilleur livre de l’année par les libraires américains.

Isabelle Reinharez

Traductrice littéraire de l’anglais ou de l’américain, Isabelle Reinharez vit en Poitou-Charentes où elle est responsable bénévole de la bibliothèque municipale de Saint-Sauvant (Vienne). Elle a travaillé sur des œuvres de G.K. Chesterton, Louise Erdrich, Robert Olen Butler, Anne Enright, Tim Parks ou Ron Rash. Elle collabore principalement avec les éditions Rivages Noir, Albin Michel et Actes Sud, où elle a dirigé de 1990 à 2000 la collection de littérature anglaise et américaine.

Origine des illustrations et commentaire:

Histoire des Indiens d’Amérique du Nord Arlene Hirschfelder ; Préface de Beverly M. Whright-   Éditions LAROUSSE

Les territoires indiens aujourd’hui pages 172 et 173 :
La population amérindienne est passée, États-Unis et Canada confondus, d'un peu moins de 500 000 individus en 1930 à plus de 3 000 000 en 2000. En 2001, on comptait quelque trois cents réserves indiennes aux États-Unis et environ deux mille cinq cents au Canada. Mais près de 75 p. 100 des Indiens des États-Unis et 42 p. 100 des Indiens du Canada vivent en dehors, à la recherche d'un emploi et de meilleures conditions de vie.

Cérémonie de purification  pages 24 et 25

 Sur cette photo, des Dakotas se préparent pour la cérémonie de purification qui constitue à la fois un rite religieux et une thérapeutique. La cérémonie a lieu sous une tente de branchages recourbés recouverte de peaux. Il s'agit de se purifier dans un bain de vapeur produite en versant de l'eau sur des pierres surchauffées.

Escapade à vélo est une image extraite du film de démonstration du logiciel de montage vidéo Pinnacle 16 « OurNatuteAventure »


19 février 2014

François-Régis BASTIDE (1926~1996) - L’homme au désir d’amour lointain (1994)

François-Régis BASTIDE (1926~1996) - L’homme au désir d’amour lointain (1994)

     Au retour d’une délégation diplomatique à Copenhague, le héros du roman est nommé ambassadeur dans un état imaginaire riverain de l’Adriatique, situé aux confins de l’Italie et de la Slovénie, dont la capitale est Mittelbourg. la Villanovie. Le royaume de Villanovie est petit, mais riche en raison de ses ressources minières d’argent et de Bauxite d’aluminium.  Ce royaume d’opérette pourrait être un petit paradis avec son héritage étrusque, ses jardins magnifiques, ses tamaris, ses micocouliers et ses arbres rares. Le villanovien est une langue pratiquement inaccessible tant elle est complexe. C’est un mélange de bas-slavon, et de chtokavien pire que le hongrois, ce qui est peu dire ! Regina Ilma, la jeune reine, apparentée à toutes les cours d’Europe, est réputée dans les chancelleries pour n’accepter que les lettres de créances présentées par des diplomates célibataires ou veufs.

VILLANOVIE

     Outre ses réceptions, ses relations avec les autres diplomates accrédités, ses contacts en vue d’écouler nos produits agricoles et industriels, Son Excellence, se voit chargée de recevoir la délégation française et de représenter la France à la conférence internationale de la SCE. Cet aspect du roman entraine le lecteur dans les arcanes des couloirs d’une rencontre où tout renseignement glané peut être précieux, où tous les pièges sont tendus, où tout faux-pas peut avoir des conséquences désastreuses. Elle ne s’en sort pas si mal faisant face à tous les défis, évite même la catastrophe à l’instant le plus critique.

     Sur les traces des amours de Valery LARBAUD / Barnabooth, de RILKE  et de STANDAHL, accompagné des mélodies de Mozart, Brahms, Ravel, notre ambassadeur se laisse prendre aux charmes de Sa Majesté Regina Ilma. M. Pingouin et Mrs. Wilson font de folles escapades secrètes, tendres, futiles et cocasses.

      Jusqu’où ces amours de midinette de l’ambassadeur le mèneront-elles ? Qui est ce mystérieux Arthur L. ? Quel rôle joue-t-il ? François-Régis Bastide allie avec brio vraisemblance, fantaisie et imagination délirante et soutient le suspens tout au long du récit. Le style de l’écriture est un régal !  

Note : CSCE/OSCE : Conference on Security and Co-operation in Europa/ Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe ocessus d’Helsinski    

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19 janvier 2014

AGUS Milena (1958) – Quand le requin dort (2010)

AGUS Milena (1958) – Quand le requin dort (2010)

«Et moi j’écris des histoires, parce que le monde ne me plaît pas, je me transporte dans le mien et je suis bien.

 Dans ce monde-ci, il y a plein de choses qui ne me plaisent pas. Je dirais même que je le trouve moche, et je préfère décidément le mien. »

Celle qui écrit ces lignes est une adolescente sarde. Ses histoires sont celles de sa famille où chacun navigue entre fantasmes et réalité, égoïsme et générosité, rire et désespoir, rêve d’avenir meilleur et certitude de ne jamais pouvoir sortir de la poisse dans laquelle tous s’enlisent.

***

Le père, bel homme, charmeur, drôle, beau parleur, est absent la plupart du temps. La mission de cet époux aimant, et père attentionné, est ailleurs,  en Amérique du Sud, à soulager les misères du tiers-monde. Il est mécanicien lorsqu’il est présent. Tout en réparant leur véhicule, il séduit ses clientes avec ses exposés sur sa notion de Dieu. Pour financer ses bonnes œuvres, il vend en douce à ses maîtresses, les aquarelles de sa femme chérie.

La mère, gauche, complexée, mal fagotée, fragile, dépressive, superstitieuse, anorexique et suicidaire est en mal d’amour absolu et d’un monde parfait. Elle ne semble heureuse que sur la terrasse-dépotoir de l’immeuble  qu’elle a valorisé en jardin suspendu ou, lorsqu’elle saisit et reproduit sur ses œuvres picturales, les nuances d’un paysage.

Le frère est brimé dans son école par ses congénères. Introverti et taciturne, il se réfugie dans sa chambre où, il se console en travaillant inlassablement au piano des partitions musicales, en interprétant les œuvres de Beethoven et autres « grands déjantés ».

La tante est une grande et très belle femme qui enseigne d’histoire à l’université. Séduisante et aguicheuse, en dépit de son désir d’union durable, ses amours sont sans lendemain et ses fiancés attitrés sont intermittents.

La grand-mère  se désole de  voir sa famille engluée dans son mal-être. Elle prodigue des remarques et des conseils, dont tous considèrent les références morales, religieuses et sociales, d’un autre âge. La vieille femme compense son impuissance en leur confectionnant des pâtisseries et de délicieux petits plats roboratifs et réconfortants. 

La narratrice observe  son entourage et tente de répondre aux questions qui l’obsèdent : l’existence de Dieu, l’utilité de la superstition, l’amour, le sexe, l’amitié. Ses récits des faits bruts ingénus et crus, rapportent l’ambiance familiale. Et dans sa vie, il y a …

« Lui » …, un homme marié et père de famille.« Lui », qui lui impose une relation sadomasochiste que, malgré sa candeur et la liberté de parole qui règne dans la famille, elle sent inavouable.

illustration quand le requin dort

***

Le père a rebaptisé la famille Sevilla-Mendoza. Hormis le docteur Salevsky,  Mauro de Cortes, Maria Asunción, les personnages et la famille n’ont pas d’identité propre. Les membres de la famille sont cités en fonction de la place qu’ils y occupent et les autres personnes sont affublées d’un surnom : le vétérinaire, l’Autrichien. Le manipulateur secret, c’est « Lui ».

Un père absent, un frère inexistant, finalement, la narratrice vit dans une famille sans homme, où pourtant la gente masculine occupe la place centrale dans l’esprit de dames complices et fatalistes, imprégnées d’un machisme archaïque.

Un rayon d’espoir glisse timidement sur les derniers chapitres, sans être vraiment crédible.

***

Quand le requin dort serait en réalité le premier roman de Milena AGUS. Mal de pierre, Battements d’ailes, déjà parus en français respectivement en 2007 et 2008 reprenaient certains des thèmes abordés dans Quand le requin dort, en les traitant de manière plus accomplie et plus convaincante.

Milena AGUS (1958) - Battement d’ailes (2008)

Milena AGUS – Mal de pierre (2007) - Mal di pietre (2006)

 

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17 décembre 2013

JOHN STEINBECK (1902~1968) - Grapes of Wrath (1939) - Les raisins de la colère (1947)

JOHN STEINBECK (1902~1968)

Grapes of Wrath (1939) - Les raisins de la colère (1947)

Traduit de l’américain par Marcel DUHAMEL et M.–E. COINDREAU

Cliquez sur le lien, ci-dessous, pour ouvrir le document PDF:

JOHN_STEINBECK___Les_raisins_de_la_col_re__1939_

 

Plan du document:

guimbarde de migrant

Sans titre

 

file de guimbardes

 

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25 novembre 2013

ROMAIN GARY (1914~1980) - Chien blanc (1970)

ROMAIN GARY (1914~1980)

Chien blanc (1970)

     Alors que, vers midi, une averse démesurée s’abattait sur Los Angeles et « que des torrents d’eau déferlaient dans les avenues », Sandy revenait à la villa de Beverly Hills occupée par Romain GARY et sa famille. Sandy était « un grand chien jaune, probablement descendant indirect de quelque lointain danois ». L’animal rentrait d’une fugue, piteux et crotté, en compagnie d’« une belle bête qui donnait une impression de force et d’intelligence », un berger allemand sans collier, grisonnant, âgé de six ou sept ans. En attendant que son maître se manifeste, l’hôte se joignit à la petite ménagerie domestique et fut surnommé Batka. C’était un animal paisible, tolérant envers les chats des propriétaires des lieux, de bonne compagnie avec tous, d’un accueil civil envers les visiteurs de passage à la villa.

     Hélas, Romain Gary ne tarda pas à constater un changement radical du comportement de Batka dès qu’un Noir se présentait au portail. Le diagnostic de son ami Jack Carruthers, dresseur, propriétaire d’un zoo d’animaux de cinéma, fut formel : ‘‘« Ce chien a été dressé pour attaquer les Noirs ». L’animal est trop vieux pour qu’il soit possible de corriger son dressage’’. Ne pouvant se résoudre à faire piquer Batka, Romain GARY décida de ne pas le rendre à ses propriétaires et de relever le défi. Il accepta de confier cette tâche au meileur dresseur du zoo de Jack, un Noir surnommé Keys qui estimait être en mesure de rééduquer le « white dog ».

 

Chiens dressés pour la répression des émeutes raciales en 1968 - 2


Chiens dressés pour la répression des émeutes raciales en 1968 - 3

     Force effusions fêtaient chaque visite du narrateur à Batka, tandis que ce dernier suivait horrifié et inquiet, les horribles procédés employés par Keys sur l’animal afin d’atteindre son but. L’issue du lavage de cerveau de Batka dépassa tout ce que GARY aurait pu imaginer : le Chien Blanc devint un  Chien Noir  conditionné pour attaquer les Blancs.

     Le récit du sort tragique de Batka se situe dans le cadre de la lutte des Noirs américains pour les droits civiques en 1968, année marquée par la multiplication des émeutes raciales qui ont suivi l’assassinat du pasteur Martin Luther King, la guerre du Vietnam et, en France, les évènements de mai et juin.

     Pour ce qui concerne le problème noir, l’examen de Romain GARY porte en grande partie sur la peur et le sentiment de culpabilité. L’auteur souligne les incohérences au cœur des différents points de vue. Au racisme blanc, il oppose un racisme noir et raille l’hypocrisie des Blancs célèbres et riches qui, battant leur coulpe frénétiquement, justifient la violence des manifestants, par idéalisme, intérêt ou opportunisme, à l’abri des murs de quelque quartier résidentiel. La malhonnêteté des multiples groupes de soutien à la promotion de la cause noire, qui  gravitent autour son épouse Jean Seberg, l’indigne. Certains, pense-t-il, sont infiltrés par le FBI afin de surveiller leurs actions, voire en émanent dans le but de créer la zizanie entre les diverses tendances du mouvement. Les fondateurs de ces groupuscules entretiennent et exploitent la mauvaise conscience et la naïveté des Blancs qui y militent. La présentation caricaturale et réductrice des médias, tout comme les lieux communs bêtement colportés, souvent sans fondement, par tout un chacun, sur le sujet, l’horripilent. Que la perversité humaine conduise des hommes à dépraver les animaux en exploitant les qualités et les spécificités inhérentes  à leur race  en vue d’en faire les instruments de leurs desseins les plus vils, le révolte.

     Au-delà de l’affectivité qui le lie aux animaux, Romain GARY éprouvait envers eux une admiration et un attachement, qui n’avaient rien d’anthropomorphiques. Il ressentait envers Batka une connivence faite de tendresse, mais que son exaspération face au comportement des hommes portait souvent à s’identifier à un chien qui ayant rompu la laisse qui le retenait au monde, dit civilisé, se muait, tous crocs dehors, en fauve furieux et cruel.

     Romain GARY était désespéré de se révéler incapable de protéger Jean Seberg, la femme qu’il aimait, de son penchant à expier un double sentiment de culpabilité : celui de la vedette de cinéma, enviée et méprisée à la fois, et de la luthérienne héritière du péché originel.

     Le narrateur apportait cependant une note d’optimisme en évoquant une jeunesse noire qui se sentait américaine avant tout. Le désir manifesté dans les lettres de Philip à l’auteur, de faire carrière dans l’armée grâce à la fraternité d’armes qu’il vivait au Vietnam, sa fierté d’être promu officier, en dépit de la mort tragique au combat du jeune homme, le réconfortait. À Paris, il s’inquiétait de l’amour qui liait Madeleine, une Blanche, à Ballard, un jeune Noir incapable de s’adapter à l’exil à Paris que lui imposait sa désertion de l’armée. Que tous deux aient choisi que Ballard se constitue prisonnier afin de pouvoir vivre leur amour aux États-Unis, l’avait rassuré.

 

Fraternité d'armes durant la guerre du Vietnam

 http://whosure.diandian.com/post/2012-01-08/14111624

     Dans une analyse rationnelle aisément transposable aux problèmes sociaux du monde d’aujourd’hui, associée à une ironie mordante, mêlant autobiographie et fiction, se basant sur son expérience personnelle et les rencontres qu’il a pu faire, Romain GARY explore les différentes facettes de la ségrégation raciale et de ses conséquences. Une mise en scène dynamique des évènements qui alimentent sa réflexion alterne avec les épisodes du destin pathétique de Batka. L’examen des actions et des propos attribués aux protagonistes des divers points de vue provoque chez le narrateur des réactions viscérales qu’il expose avec lucidité, un humour parfois féroce et une sensibilité attachante.

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09 novembre 2013

Patrick MODIANO (1945) – L’Horizon (2011)

Patrick MODIANO (1945) – L’Horizon (2011)

Depuis quelques temps, Jean Bosmans, la soixantaine, écrivain, auteur d’une vingtaine de livres, note sur un carnet de moleskine noire, des noms, des lieux, des numéros de téléphone, des épisodes sans suite. L’homme tente d’assembler ces bribes de l’époque de sa jeunesse et de combler les vides laissés dans cette liste d’éléments diffus. Progressivement, le brouillard se dissipe, des personnages se dessinent, des scènes se précisent.

*****

Ce soir là, place de l’Opéra, des manifestants, reflués dans les escaliers du métro par la charge des CRS, les avaient bousculés, plaqués contre le mur. Hasard qui fut le début d’une histoire d’amour. Ils n’avaient pas vingt ans au début des années soixante. Elle était née à Berlin et s’appelait Margaret Le Coz. À cette époque, il tenait permanence dans la librairie sans client des Éditions du Sablier, qui avaient cessé leur activité de production d’ouvrages traitant d’ésotérisme et d’occultisme. Le soir, il allait attendre Margaret à la sortie des bureaux d’une officine aux activités administratives mal définies de … sous-traitance, de ... contentieux, en lien avec la préfecture de police. Tous deux étaient incommodés par la curiosité et les invitations pressantes de ses inquiétants  collègues.

Les jeunes gens se tenaient constamment sur le qui-vive. Chacun d’eux se sentait menacé. Pistée et harcelée par Boyaval, un homme inquiétant, agressif, violent, Margaret s’abritait alors à Auteuil, après s’être sauvée d’Annecy, de Lausanne puis du centre de Paris. Quant à Bosmans, il s’interdisait certaines rues de Paris, craignant de voir apparaître la femme à l’allure martiale, les cheveux rouges, le regard dur, sa mère, s’il en croit l’état civil, à qui il ne savait refuser l’argent qu’elle lui demandait sur un ton autoritaire et agressif, tandis que se tenait à l’écart, l’homme brun habillé de noir, à l’air d’un prêtre défroqué et à la cambrure d’un toréro.

*****

Modiano accorde son style au propos du roman, la nébulosité des souvenirs, le flou de la mémoire.

La précision des adresses, l’exactitude des noms des rues, des hôtels, des stations de métro, l’énumération fidèle des enseignes des boutiques, contrastent avec les descriptions vagues des lieux habités ou fréquentés par Bosmans et Margaret, locaux temporaires, sinon à signaler les issues débouchant sur deux rues. La mémoire ne retient pas le transitoire !

Modiano bouscule le cours d’évènements qui s’étalent sur une quarantaine d’années. Une année est définie, 1945, année de naissance des jeunes gens, mais les époques sont confuses. Le narrateur hésite entre deux saisons, entre deux moments de la journée, le temps est incertain, souvent brumeux. La mémoire n’a que faire de la chronologie !

À la rigueur qu’il accorde à leurs patronymes, l’auteur oppose les portraits très succinct  des personnages : un visage grêlé, une queue de cheval et des ballerines de danseuse, un regard froid et des cheveux courts, pas de détail physique sur les deux personnages principaux.  Bosmans attribue ses propres doutes  aux enfants : Ces enfants ! Étaient-ils les enfants de ceux qui s’en disaient les parents ? La mémoire n’a que faire de l’apparence !

Curieusement, certains rêves angoissants se sont incrustés dans sa mémoire.

La place que le narrateur donne au rôle de Boyaval, masque les causes plus profondes de l’anxiété de Margaret. Bosmans perçoit bien que le problème est ailleurs. Il en a retenu les indices : le mutisme de Margaret sur la raison de sa naissance à Berlin en 1945, de vagues allusions sur son passé : … trains de nuits, … pension, … maison de correction, … rupture familiale, … « Ils savent des choses sur moi que je ne t’ai pas dites et qui sont dans leurs dossiers. », au point de jeter précipitamment la jeune femme dans un train en partance pour Berlin.

*****

 

Horizon

 

Sous le charme de l’écriture fluide de Patrick Modiano, égaré par la construction du roman, le lecteur, envoûté, avance sans visibilité, sur un sol mouvant dans un récit qui suscite une multitude d’interrogations auxquelles il ne trouve aucune réponse, mais auxquelles il lui est loisible d’imaginer quantité d’interprétations. La fin reste ouverte. Oui, mais sur quel horizon ?

Tout le plaisir de la lecture est là.

 

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