24 mai 2010

Jules RENARD - Le Journal

LE CADRE HISTORIQUE DANS LEQUEL SE SITUE LE JOURNAL DE J. RENARD

   Les évènements évoqués se passent après la guerre de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine. Le Journal traverse les présidences de Jules Grévy (jusqu’en 1887), de Marie, François, Sadi Carnot (1887-1894), Casimir-Périer, Félix Faure (1895-1899), Émile Loubet (1899-1906), Armand Fallières (1906-1913).

Sous la présidence de J. Grévy, le régime parlementaire s’affirme grâce à un ensemble de réformes relatives aux libertés publiques et à l’enseignement. Le pays fut secoué par l’affaire Dreyfus (1894-1899)

Le paysage politique et social se transforme avec l’essor du catholicisme social et du socialisme sous l’impulsion de J. Guesde et de J. Jaurès, la séparation des églises et de l’État en 1905 et le développement du syndicalisme.

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Jules RENARD - Le Journal - Biographie - Bibliographie

L'AUTEUR:

 Jules RENARD (Châlons-sur-Mayenne, 22 février 1864~Paris, 22 mai 1910) a commencé à écrire son journal en 1887 et l’a tenu jusqu’au 6 avril 1910, quelques semaines avant sa mort.

Jules RENARD est renommé en littérature pour son personnage Poil de Carotte, enfant non désiré et mal aimé de sa mère, héros du livre éponyme paru en 1894 et adapté au théâtre en 1900. Auparavant, il avait fait paraître l’Écornifleur. [Ces récits réalistes par leur sujet... offrent des croquis rapides et mordants où l’ironie se teinte de tendresse][1]. Élevé dans le Morvan, on trouve cette présence de la campagne morvandelle dans les Histoires naturelles (1896), sans doute son chef-d’œuvre [où ce « chasseur d’images » manifeste l’acuité de son regard à l’égard du monde animal dont il donne une interprétation poétique, parfois précieuse, parfois épigrammatiques][2].

Attiré par le théâtre, il a écrit de courtes comédies inspirées d’un naturalisme psychologique plutôt que social comme Le Plaisir de rompre (1897), Le Pain de ménage (1898), l’adaptation dramatique de Poil de Carotte (1900), Monsieur Vernet (1903) dans lesquelles le pessimisme et l’amertume se résolvent en humour et en cruauté.

Le Journal est indissociable de l’œuvre de Jules RENARD, certains disent qu’il est supérieur à son œuvre, ce qui est sûr c’est qu’il éclaire son œuvre.

Pour plus de renseignement sur sa biographie et sa bibliographie, suivre ce lien

 


 

QUELQUES NOTES ET REMARQUES PERSONNELLES

à propos de ce journal

 

L’écrivain : J.RENARD confie à son journal le malaise qu’il ressent devant la page blanche, son souci du langage et du style, ses recherches, ses scrupules, ses doutes, ses déceptions, ses corrections. Il y porte ses notes et remarques de lecture des grandes œuvres.

Il cherche à se situer dans la littérature et l’art dramatique et aussi par rapport aux écrivains de son époque.

Il n’est pas question d’utiliser des trucs, de se laisser aller à la facilité, de flatter le goût du lecteur ou du spectateur ni celui de l’éditeur ou du directeur de troupe. Il se sert du style pour mêler le tragique et le cocasse, l’ironie et la lucidité, la tendresse et le pessimisme. Le métier d’écrire est une épreuve sérieuse et grave. Il dit : « Mon style m’étrangle. »

Il n’invente pas de sujet, ni pour ses récits, ni pour son théâtre. Il se sert seulement de sa vie, fait peu de voyages et a peu d’excitations extérieures.

Une partie de sa vie est parisienne, c’est dans la capitale qu’il peut rencontrer les écrivains, échanger, se mesurer, se comparer avec eux. Il a l’ambition de devenir un grand auteur mais il est lucide quant à ses limites. 

 

Le témoin de son temps : S’il veut vivre de sa plume, il faut habiter une partie de l’année à Paris, se faire connaître, aller au-devant des éditeurs, des directeurs de théâtre, écrire des articles dans les journaux littéraires, faire des conférences, autrement dit, placer sa copie. Ces rencontres sont une source d’inspiration qui donne une succession de réflexions cruelles ou plaisantes sur les artistes et les écrivains du temps, l’ambiance des salles de rédaction, les coulisses des théâtres.

 Il trace des portraits de ses amis, des personnages qu’il fréquente, rapporte des propos tenus au cours de réunions, de banquets ou de repas, relate les conversations avec ses amis, raconte les répétitions de ses pièces, parle de ses rencontres avec Jaurès et Léon Blum.

Il se promène dans Paris sur le boulevard, au parc Monceau, est aux enterrements de ses contemporains décédés, assiste à des représentations théâtrales.

Jules RENARD vit aussi à la campagne. La nature qu’il décrit n’est pas une construction de l’esprit. Il observe les animaux, les éléments, la lune les sites. « Chasseur d’images », il en donne des instantanés, des interprétations poétiques, parfois précieuses, souvent anthropomorphiques. Les gens de la campagne morvandelle n’échappent pas à ses observations incisives et pénétrantes. Ni romantisme, ni réalisme complaisant dans ces scènes de la vie réelle parfois banales ou sordides, mais une succession de tableaux impressionnistes qui nous donnent une idée des conditions de vie du monde paysan avant la guerre de 1914, beaucoup mieux qu’un exposé ethnologique.

 

La famille : Son père, son frère font partie de son univers jusqu’à leur décès. En filigrane, il se reproche de ne pas être plus proche d’eux. Il est affecté par leur mort. Le suicide de son père est l’occasion pour lui de se poser des questions existentielles et de réflexions sur sa propre destinée. Sa mère, inchangée, est un objet d’étude, il accompli envers elle son devoir, ni plus, ni moins, il s’en protège en gardant ses distances. Dans cette mesure elle le laisse indifférent. Quant à sa sœur, elle est peu évoquée dans son journal. Il note des situations qu’il imagine dans lesquelles Poil de Carotte, Monsieur Lepic, Madame Lepic sont les héros, morceaux qu’il pourrait utiliser pour son œuvre.

L’image qu’il donne du couple qu’il forme avec Marinette est paisible. C’est une épouse attentive, compréhensive, apaisante, attentionnée, équilibrante pour lui, le tourmenté qui vit dans un doute constant.

Il rapporte dans le journal, quantité de mots de ses enfants (surtout de Baïe) dont il semble qu’il ait été très proche bien qu’il regrette de ne pas arriver à être plus intime avec son fils, Fantec. Son anxiété ses angoisses et ses inquiétudes lors de la maladie de sa petite fille est évoquée avec pudeur, on ne peut que compatir.

 

Les femmes : Dans son univers, il y a deux sortes de femmes : les « bonnes femmes » (dans le sens de femmes vertueuses et bonnes ménagères) et les « grues ».

Nombre de fois, il fait allusion au désir de femmes qu’il éprouve, mais il refuse de se laisser aller à la tentation. Jules RENARD qui n’était pas un homme de compromis et qui détestait les situations fausses, préférait surement assumer la frustration qui lui permettait de se consacrer à l’écriture.

Certains portraits de femmes sont particulièrement cruels. Il y fait souvent allusion aux odeurs corporelles qu’elles dégageaient qui était loin d’être en leur faveur.

 

La politique : Jules RENARD était dans le camp dreyfusard. À travers son témoignage, on perçoit combien cette affaire a divisé l’opinion entraînant des rancœurs farouches qui ont perduré bien après la réhabilitation du capitaine puisqu’il en fait encore référence à propos des réunions de la Société des Auteurs et de l’Académie Goncourt, les dernières années de sa vie. Il reproduit des propos anti-juifs tenus par des écrivains qu’il côtoie. Lui-même, malgré ses idées progressistes, caractérise certains comportements, attitudes, caractères physiques de Schwob, Mendès par le fait qu’ils appartiennent à « la race juive ». L’oppression du début du XXème siècle est en marche. 

 

Il se dit libre-penseur, il est même anticlérical. Il est maire de sa commune au moment de la séparation des églises et de l’État. Ses portraits des curés de campagne les présentent comme ignares, bornés, obscurantistes. Les deux partis se radicalisent de part et d’autre, dans une lutte ouverte s’exprimant par un sectarisme intolérant.

Il fréquente Léon Blum, est présenté à Jean Jaurès, assiste à un meeting, nous fait part de la création et des débuts du journal l’Humanité, y écrit des articles. Il se dit socialiste.

Mais il s’interroge sur la sincérité de son engagement qui devrait, pense-t-il, l’amener à tout partager, à renoncer à la vie bourgeoise qu’il mène avec sa famille et à laquelle il se sent attaché.

 

Les honneurs : Jules RENARD est sensible aux honneurs. L’épisode de l’attente, de l’obtention de la Légion d’Honneur. Ses nombreuses allusions au port de sa décoration, au fait qu’elle soit ou non remarquée de ses interlocuteurs, sa quête d’une reconnaissance admirative et que la porter l’engage dans un type de comportement, le prouvent.

Il aime être reconnu en tant qu’écrivain célèbre par ses ouvrages, mais s’il est vaniteux, il n’en est pas moins lucide dans la manière ironique dont il relate l’ignorance ou les confusions dont il est victime.

Il aurait aimé être élu à l’Académie française, il est quelque peu déçu de devoir se contenter de l’Académie Goncourt.

 

L’homme face à lui-même : Jules RENARD fait une introspection sans concession où se mêlent ironie, humour et nostalgie dans laquelle il est aussi sévère qu’il l’est pour autrui.

 

La mort : Elle est constamment présente dans son Journal. Elle est là, bien sûr, quand il est endeuillé, quand il accompagne le cercueil d’un ami ou d’un confrère, elle rôde et frappe dans les campagnes mais l’idée de la mort lui est familière. Vivra-t-il longtemps ? Aura-t-il le temps de laisser une œuvre ? Comment se présentera-t-elle ? Mettra-t-il fin lui-même à ses jours ? Il pense souvent au suicide et écrit que ce qui le retient, c’est la détresse de ses proches que provoquerait un tel geste.

Il parle plusieurs fois de la publication de son Journal, c’est surtout par lui qu’il survit encore aujourd’hui.

 De nos jours, le Journal, considéré comme un chef-d’œuvre du genre par de nombreux spécialistes, est programmé régulièrement pour des séances de lecture d’extraits choisis. Ce genre de production a été entre autres auditions organisées en province par d’autres troupes, à l’affiche du théâtre Hébertot à Paris mis en scène par Jean-Louis Trintignan, avec Jean-Louis Bérard Manuel Durand, Joëlle Bellemonte.

 

 

 


 

[1] Le Petit Robert des Nom Propres 2004

[2] Idem

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06 mai 2010

LE KIRGHIZISTAN

Le Kirghizistan est un pays d’Asie centrale. Il est bordé, à l’est et au sud-est, par la Chine, au nord, par le Kazakhstan, à l’ouest, par l’Ouzbékistan et au sud-ouest par le Tadjikistan. Sa superficie est de 198 500 km2.

Le Kirghizistan est un pays très pauvre, dont l’économie est tournée essentiellement vers l’agriculture. La principale activité est l’élevage du bétail qui produit la laine, la viande et les laitages. Les cultures dominantes sont le blé, la betterave à sucre, le coton, le tabac, les légumes et les fruits.

Le pays exporte principalement des métaux non-ferreux et des minéraux, des produits manufacturés en laine et des produits agricoles, de l’énergie électrique. La production d’or de la mine de Kumtor représente environ 10%du PIB.

Les importations consistent en Pétrole, gaz naturel, métaux ferreux, produits chimiques, les outils et les machines, du bois, du papier, des matériaux de construction, peu de produits alimentaires.

Ses principaux partenaires commerciaux sont la Chine, la Russie, Kazakhstan, les États-Unis, l’Ouzbékistan et l’Allemagne.

La densité de la population est assez faible de 29 habitants au km2. 65% de la population est d’origine kirghize constituée de bergers et de nomades. Elle est complétée par de ouzbèkes (14,5%) dans le sud principalement et par diverses communautés minoritaires.

Les Kirghizes, traditionnellement nomades restent attachés à leurs coutumes. L’épopée « Manas », phénomène littéraire par son volume et son emphase est enrichie par plusieurs siècles de transmission orale, fait la fierté de ce peuple qui se réapproprie actuellement ses racines historiques et mythologiques.

La religion principale est l’Islam sunnite, de l’école hanafite. La pratique religieuse a gardé des influences chamaniques et est marquée par le soufisme utilisé par les missionnaires qui ont islamisé la région.

Le kirghize fait partie des langues turques. En 1924, un alphabet basé sur l’alphabet arabe fut introduit. Il fut remplacé en 1928 par l’alphabet latin puis en 1941 par l’alphabet cyrillique qui fut définitivement adopté.

Le premier roman écrit en langue kirghize est Djamilia

Le Kirghizistan, ex-République socialiste de Kirghizie, depuis 1936, au sein de l’Union soviétique, vota son indépendance le 31 août 1991 et pris le nom de Kirghizistan. Sa capitale Frounzé repris son nom pré-soviétique de Bichkek. Le Kirghizistan adhéra à la Communauté des États indépendants à la fin de la même année. La capitale est Bichkek.

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AÏTMATOV Tchinghiz – Djamilia

AÏTMATOV Tchinghiz – Djamilia

 

Nous sommes au Kirghiztan pendant la Seconde Guerre Mondiale. Les habitants de l’aïl (le village), jadis nomades, vivent désormais dans des maisons depuis la collectivisation. Cette sédentarisation subie n’empêche pas la mère de Seït , le jeune narrateur d’à peine quinze ans, d’installer, au milieu de la cour de l’enclos, la yourte de nomade fabriquée par le père dans sa jeunesse et de l’enfumer avec du genévrier. L’enclos cerne deux maisons. Le narrateur habite la Grande maison avec ses parents, ses deux frères ainés et sa petite sœur. Dans la petite maison, vit une veuve de la parentèle, que le père a dû épouser suivant la coutume de la tribu, et ses deux fils dont l’un, Sadyk s’est marié avec Djamilia. Dès l’aube, le père, un homme effacé, « fait sa prière tourné vers La Mecque avant de se rendre dans son atelier de Charpentier jusque tard dans la soirée ». « La mère première », remarquable ménagère régente harmonieusement les deux demeures qu’elle entretient avec sa petite fille, veillant à la bonne entente de tous.

 

 

Comme tous les hommes de l’aïl en état de porter les armes, les deux ainés de la Grande Maison et les deux fils de la Petite Maison sont mobilisés au loin pour défendre l’Union Soviétique envahie. « La mère seconde », Damilia, les femmes de la tribu, même les enfants comme le narrateur travaillent au kolkhoze.

 

Cet été là, Djamilia est chargée, tout comme Seït, de conduire les chariots qui transportent les récoltes jusqu’à la gare la plus proche du village. Le brigadier leur adjoint un homme qui rentre des combats avec une blessure. Danïiar est son nom. Orphelin, il avait quitté l’aïl dans son enfance. Cet homme taciturne intrigue le jeune garçon. Au fur et à mesure de leurs équipées, Seït découvre en lui un étrange contemplateur de la Nature. Les chants de cet homme énigmatique expriment sa passion pour les grands espaces de la steppe et envoutent ses compagnons. Djamilia est belle, courageuse, joyeuse, taquine, insouciante mais triste et morose parfois. Elle reste fidèle à Sadyk enrôlé quatre mois après leurs épousailles.

 

L’expédition occupe tout le jour jusqu’à la nuit tombée. Les chariots (brichtka) aussitôt chargées, l’aller jusqu’à la gare, se fait sans perte de temps, afin d’arriver suffisamment tôt. Il leur faut alors décharger un à un les énormes sacs, les hisser à dos d’homme, gravir dans la file des autres porteurs l’escalier de bois étroit et raide et déverser leur contenu au sommet de l’immense tas de céréales. Le retour est plus détendu. Les cochers lancent d’abord leurs chevaux dans des courses folles. Le calme revenu, le chant ensorcelant de Danïiar qui s’élève dans le cadre grandiose offert par la nature exalte le romantisme des jeunes gens. Suivra encore l’entretien des chevaux qu’il faudra mener pâturer avant de s’écrouler fourbus sur une meule et dormir. Puis vient l’amour de Djamilia et de Danïiar. Subjugué, Seït, chargé de protéger sa belle-sœur des convoitises des jeunes hommes, se laisse prendre au charme de leur complicité. Il prend conscience de sa vocation artistique et découvre son amour de la vie. 

 

 

Tchinghiz AÏTMATOV écrit ici un livre édifiant : les hommes défendent courageusement la nation sur le front tandis qu’à l’arrière, les cadences de travail soutenues, les tâches les plus pénibles, les horaires les plus longs sont acceptés avec entrain par les hommes mûrs, les femmes et les enfants, pour seconder l’effort de ceux qui se battent. La société de l’aïl est archaïque bousculée dans ses traditions ancestrales dans laquelle la valeur de l’homme est liée à l’importance de son troupeau par la collectivisation et le sédentarisme imposé. Il montre leur courage et leur isolement. L’homme sans biens, qui a connu d’autres expériences, qui projette son regard au delà de l’horizon, Danïiar, symbolise l’avenir, l’ouverture, peut-être le progrès. Le couple qui s’éloigne ne peut trouver le bonheur qu’ailleurs, tout comme Seït qui apprendra plus tard le dessin et la peinture pour réaliser sa vocation.

 

Le lecteur se plait à lire les descriptions de la nature de ce pays à la fois rude est magnifique.

 

 On comprend qu’un tel ouvrage ait séduit Louis ARAGON, dont on a connu l’engagement au parti communiste, qu’il l’ait traduit en 1959 et l’ait qualifié de plus belle histoire d’amour. Si sa longue préface est intéressante pour sa présentation de l’auteur et du pays, la passion qu’il manifeste avec force détails pour l’intrigue, perturbe l’entrée du lecteur dans le roman. Ce dernier, émoustillé, attend plus que ce qui lui est offert. Il eut été préférable qu’il apporte son avis à la fin du livre

 

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03 avril 2010

AÏTMATOV Tchinghiz - Les Rêves de la louve

Les Rêves de la louve est la traduction du titre original, Plakha, de ce livre est Le Billot.  La traduction  est de Christine ZEYTOUNIAN

Nous sommes au Kazakhstan. Le roman est constitué de trois parties. Celles-ci pourraient être autant de nouvelles distinctes reliées entre elles par l’imbrication du destin d’un couple de loups. Ce dernier poussé hors de leurs terrains de chasse originels par l’extension des activités humaines, a installé sa tanière dans la région escarpée qui borde la savane du Mujunkum. Leur aventure commence alors que les premières chutes de neige recouvrent la steppe. Le temps est venu pour la louve aux yeux bleus, Akbara, et son compagnon Tachtchaïnar d’initier leurs trois louveteaux aux grandes chasses. Les troupeaux de saïgas paissent la végétation qui dépasse encore de la poudreuse. Soudain, deux hélicoptères volant en rase-mottes et à grande vitesse, jettent la panique dans le troupeau d’antilopes des steppes, dans un vrombissement de tonnerre. Les loups à l’affut se trouvent entraînés dans le flot de bêtes terrorisées qui tentent d’échapper à l’opération d’extermination destinée à compléter le quota quinquennal insuffisant de viande demandé à la région.

Dans la première partie, nous suivons l’expédition d’un journaliste stagiaire dans cette savane du Mujunkum riche en chanvre sauvage dont les feuilles et le pollen ont de forts pouvoirs hallucinogènes. Pour enquêter sur la filière de cette denrée lucrative, Abdias s’est infiltré parmi les cueilleurs-trafiquants. Fils de pope, il se destinait à la religion. Excellent élève du séminaire, il est cependant mis à la porte en raison de ses prises de position jugées hérétiques par ses maîtres, sur la place de la religion dans la société. Devenu pigiste dans un journal, il compte sur ce reportage pour être titularisé. Abdias se révèle être un grand naïf un illuminé qui ne peut s’empêcher d’entreprendre la conversion des jeunes trafiquants à une vie meilleure, éveillant chez eux irritation et méfiance. Le jeune homme échappera miraculeusement à une mort probable après avoir été roué de coups et basculé hors d’un train sur le bord de la voie ferrée qui traverse les régions désertiques du Kazakhstan. Le reportage, apprécié par ses supérieurs dans un premier temps, ne paraîtra jamais.

Dans la deuxième partie, nous retrouvons Abdias engagé parmi les ramasseurs du gibier exterminé au cours de la traque évoquée plus haut. Incorrigible, le jeune homme, persuadé être porteur d’une mission rédemptrice, reprend ses tentatives moralisatrices. Victime de ses compagnons nourris de doctrine stalinienne et abrutis par la vodka, il refuse de renier Dieu et meurt à trente-trois ans, crucifié aux branches d’un arbre. Akbara, la louve, sera seule témoin de son dernier souffle.

La troisième partie nous mène au sein d’un sovkhoze d’éleveurs de yacks et de moutons, toujours dans cette région pastorale d’Union Soviétique. Barzarbaï, un berger ivrogne, de retour d’une expédition en montagne, découvre par hasard la tanière de Tachtaïnar et Akbara. L’homme s’empare des quatre petits qui l’occupent, leurs parents étant en quête de nourriture. La vente de ces louveteaux lui permettra de s’acheter de la vodka. En chemin, il fait étape à la bergerie dirigée par Boston où il se fait offrir à boire et exhibe son butin devant ses hôtes. Boston est absent. Il n’est pas encore rentré de la réunion du comité du sovkhoze pour lequel sa bergerie obtient les meilleurs rendements. Tout oppose Barzarbaï et Boston, l’un estime que le travail qu’il fournit à la collectivité est toujours bien suffisant tout en jalousant la réussite de l’autre qu’il juge trop zélé. L’un est alcoolique alors que l’autre est abstinent et le méprise pour sa dépendance à la boisson et sa négligence professionnelle.

La piste du kidnappeur de la portée de louveteaux a conduit la louve et son compagnon jusque chez Boston. De cet instant, leurs hurlements nocturnes plongeront les habitants de la bergerie dans la terreur.

Outre le harcèlement les loups et sa rancœur de l’inconséquence de Barzarbaï, Boston a des soucis au sein du comité du sovkhoze. Avec son franc-parler, il met en cause les exigences de rendements disproportionnés des commissions régionales. Ces propos sont mal reçus des apparatchiks du parti. À ces griefs s’ajouteront les médisances, les diffamations, les provocations de Barzarbaï. Boston, considéré comme réactionnaire est mis au banc de la communauté.

Tous les éléments d’un drame sont rassemblés...

 

LE CONTEXTE HISTORIQUE : Le livre est paru en 1986. Michaël Gorbatchev était alors secrétaire général du Parti communiste soviétique depuis la mort de Tchernenko en 1985. Conscient des faiblesses de son pays, Gorbatchev avait lancé dès 1985~1986, un ambitieux programme de réformes connu sous le nom de perestroïka (restructuration). Ses initiatives telles que la suppression du parti unique, la démocratisation de la presse, l’amorce d’une réforme économique reconnaissant le rôle du marché et la propriété privée, rencontrèrent de vives résistances.

AÏTMATOV se permet d’aborder dans ce roman, avec ses dons de conteur, certains problèmes de l’URSS considérés comme tabous, la corruption, l’ivrognerie, la drogue, la délinquance organisée, la censure sur la presse, la place de la religion, l’héritage culturel des hommes. Il souligne le côté pervers du dogmatisme du Parti et de la collectivisation démobilisatrice, les conséquences sur les relations humaines et la Nature de plans quinquennaux trop ambitieux ou irréalistes conçus par des apparatchiks coupés du peuple.

En faisant d’Abdias un héros de son récit, il pose aussi le problème de la place de la religion dans le pays. Qu’en serait-il aujourd’hui du destin de Jésus-Christ, s’il refaisait un passage parmi les hommes, dans le monde actuel ? AÏTMATOV apporte une réponse pessimiste mais certainement réaliste.

ColineCelia

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