29 octobre 2014

Joseph KESSEL (1898~1979) - Les mains du miracle (1960)

Joseph KESSEL (1898~1979) - Les mains du miracle (1960)

Joseph KESSEL ignorait l'existence du docteur Félix Fersten jusqu'à ce que son ami l'avocat Henry Torrès lui parle d'une jeune française de ses connaissances, miraculeusement rescapée d'un accident de voiture qui, pour apaiser ses terribles souffrances, avait eu recours en Suède aux soins de ce médecin. Les massages thérapeutiques de ce spécialiste de grande renommée avaient permis à cette jeune fille de retrouver une vie normale. Plus surprenant, au cours de la Seconde Guerre mondiale, grâce à son habileté exceptionnelle, le docteur Fersten avait réussi à exploiter la fragilité d'un de ses patients, le tout puissant Reichsführer-SS, Heinrich Himmler, bras droit d'Hitler, en faveur de milliers de juifs et de déportés. Suite au récit incroyable de son ami, Kessel enquête sur ce personnage, le rencontre, réunit preuves et témoignages et se rend à l'évidence : au cours de ces six années de guerre, le docteur a réellement sauvé des victimes du nazisme par milliers.

Félix Fersten est né en 1898, à Reval, en Estonie, où sa famille, d'origine allemande, était installée depuis plusieurs générations, avant d'être contrainte de s'exiler en Finlande. Le jeune homme fait des études d'agronomie et devient citoyen finlandais en 1918, après avoir combattu dans l'Armée blanche du conte Mannerheim afin de chasser les bolcheviques du pays. Ayant contracté un mauvais rhumatisme dans les marais de Carélie durant de cet épisode, il est hospitalisé et découvre les vertus du massage thérapeutique finlandais. Il décide de s'initier à cette forme de thérapie. Après deux années de formation en Finlande, il poursuit son cursus à Berlin. Là, en 1922, un de ses professeurs lui fait rencontrer un physiothérapeute chinois très réputé, le docteur Kô. Ce dernier, qui avait grandi dans un monastère tibétain, propose à Fersten de lui enseigner d'une forme de massage tibétain très évoluée. Trois ans plus tard, satisfait de son élève, et estimant sa mission accomplie, le docteur Kô lui laisse son cabinet et sa clientèle, et rentre au Tibet.

Les manipulations acquises auprès du docteur Kô, non seulement, soulagent, mais guérissent aussi. La réputation du docteur Fersten va grandissant. Il compte dans sa clientèle des personnalités de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie européenne, dont le prince Henri, époux de la reine des Pays-Bas, qu'il guérit. Le docteur achète une maison à La Haye, où il décide de vivre désormais, et partage ses activités entre sa clientèle hollandaise et celle de Berlin, où il a conservé son cabinet.

Fersten ne s'intéresse pas vraiment à la politique. Il s'inquiète cependant de la montée du nazisme dont il réprouve les méfaits. Parmi ses patients, il compte un industriel allemand qui l'a aidé à ses débuts. En 1939, ce dernier lui demande un service : soigner Henrich Himmler, le terrible chef des SS et obtenir de lui qu'il libère un de ses amis, juif, qui vient d'être arrêté par la gestapo. Résolument antinazi, sa première impulsion est un refus, mais il finit par accepter de soigner l'homme chargé de mettre en œuvre la Solution finale et se rend au QG de la Gestapo. 

Henrich HIMMLER

Depuis son enfance, Himmler souffre d'atroces douleurs abdominales lancinantes qu'aucun traitement ne réussit à apaiser. Les mains du docteur Félix Fersten fouillent, malaxent le ventre d'un corps frêle, égrotant, que dissimule à tous l'attitude guindée et la prestance du Reichsführer sanglé dans son uniforme SS. Les élancements s'estompent. Le patient éprouve un bien-être si profond qu'il se sent envahit d'une reconnaissance infinie envers son thérapeute. Cependant, son mal est tel que l'apaisement procuré est éphémère. La souffrance revient régulièrement au bout de quelques semaines. La dépendance d'Himmler aux soins prodigués par le masseur s'installe progressivement.  Un deal tacite s'établit peu à peu entre le médecin et son patient : Félix Fersten, de nationalité finlandaise, tient à garder son statut de civil, refuse tout honoraire, mais profite des courts instants privilégiés de gratitude qu'il perçoit chez le tyran pour solliciter quelques grâces, quelques libérations de personnes arrêtées par la Gestapo en échange de ses services. L'instant de grâce passé, il subit les litanies dithyrambiques à la gloire du Führer, la grandeur de la race arienne, l'apologie des crimes nazis, les discours sur la conjuration juive des ennemis du Reich, déclinés par l'incorruptible Reichsführer, qui s'est rajusté dans sa cuirasse de parfait nazi.

         Le temps passant, le médecin accroît son emprise thérapeutique, pénètre le fonctionnement psychique de son patient. Himmler fait des concessions de plus en plus importantes et constantes. Jalousé, isolé, surveillé, constamment sur ses gardes au sein d'un appareil vérolé par l'ambition, la suspicion, la délation, l'inhumanité de ses acteurs, il considère Fersten comme son seul véritable ami, la seule personne à qui il peut confier ses états d'âmes. Après la dissipation de l'illusion de la victoire finale, et que Fersten lui a fait admettre l'horreur des missions qu'il met tant de zèle et de minutie à conduire, l'envergure des renoncements accordés sera inouïe.

Au péril de sa vie, de celles de son épouse et de ses enfants, aidé du secrétaire personnel d'Himmler, Rudolf Brandt et du colonel Walter Schellenberg, chef du service de renseignement SS, Fersten réussi à empêcher la déportation massive du peuple hollandais et quelque 100 000 détenus, dont 60 000 juifs, ont été soustraits à une mort certaine.

Félix Fersten est mort en 1960.

Joseph KESSEL, journaliste, rapporte la réalité des faits : le cadre géopolitique, la montée et l'extension du nazisme ; la folie de Hitler ; l'adulation de Himmler pour Hitler ; les conditions humaines et matérielles exploitées par Fersten et les obstacles rencontrés. Joseph KESSEL,  romancier, immerge les lecteurs au cœur de la paranoïa qui règne au quotidien dans tous les rouages de l'appareil nazi.  Il s'intéresse à la psychologie des principaux acteurs de cette tragédie et décrit le lent retournement au jour le jour des rapports de force entre le despote rigide et le thérapeute manipulateur, jusqu'à pousser le premier à mentir et à tricher avec Hitler, son dieu.

En publiant Les mains du miracle, Joseph KESSEL nous révèle un héros méconnu.

Joseph Kessel a été élu le 22 novembre 1962 à l'Académie française.

"Les mains du miracle", initialement paru en 1960, a été réédité dans la collection Folio en 2013.

On peut réécouter des extraits du livre diffusés sur France Inter cet été dans l'émission  "Ça ne peut pas faire de mal" de Guillaume Gallienne,

en cliquant sur le lien

felix kersten : le medecin du diable TV 5 

Cliquer sur les saisies d'écran pour accéder aux différentes parties de l'émission

Félix Kersten- le médecin du diable

Himmler en compagnie d'Hitler

Berlin en mai 1945


11 octobre 2014

Arnaud FLOC'H (1961) - LA COMPAGNIE DES COCHONS (2009)

Arnaud FLOC'H (1961) - LA COMPAGNIE DES COCHONS (2009)

Les principaux personnages

      Wallaye SIDIBÉ est le personnage principal du récit. Il est Noir, fils de griot. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît à Bamako avec son appareil photo pendu au cou, prêt à servir, car il s'est improvisé photographe. Dans l'enceinte du dispensaire du quartier pauvre de Lafiabougou, à l'ouest de la capitale, il photographie des courses clandestines qu'il organise en échange de bakchichs versés à l'officier de la police locale. Sur la ligne de départ, les participants sont infirmes, unijambistes ou cul-de-jatte. Les Blancs et les Ministres achètent très chers et collectionnent les clichés qu'il tire dans son échoppe et qu'il expose au Centre culturel. Le produit des ventes sert à acheter des chaises roulantes à Paris ou à Dubaï au profit des coureurs mutilés du dispensaire. Mais, Wallaye Sidibé n'a pas que des amis. Il ne se contente pas de cette ressource pour son œuvre humanitaire, au cours de ses pérégrinations, quand il surprend des personnalités locales en flagrants délits d'adultère il fixe leurs ébats sur pellicule. La remise aux intéressés des épreuves compromettantes contribue grassement au budget de sa généreuse entreprise. Ses occupations servent aussi les intérêts des autorités. Certains l'accusent même de double jeu, en raison de sa fréquentation des touristes  dans les hôtels et de son amitié pour des Blancs. Sidibé fait partie de la longue liste des amants de Suzanne.

      Vidali est vétérinaire. C'est un Blanc qui vit depuis longtemps en Afrique.

    Joseph Vidali, est le fils adoptif du vétérinaire. Les parents naturels du jeune homme étaient Nigériens. Ils sont morts de faim alors que l'enfant n'avait que deux ans. Joseph affirme ses origines africaines par sa tenue vestimentaire et la tenue d'un salon de coiffure afro.

     Suzanne Lemerre est mariée à un riche entrepreneur de travaux publics, qui a vingt ans de plus qu'elle. Elle trompe son ennui dans les bras de nombreux amants. Wallaye Sidibé est l'un d'entre-eux.

     Émile Lemerre, son époux, a le bras long grâce à ses accointances avec des dirigeants politiques bénéficiaires de ses générosités pécuniaires en échange de l'obtention de gros chantiers publics. S'il s'accommode des aventures sexuelles de son épouse, imaginer ses ébats avec le Noir Wallaye Sidibé, lui est insupportable.

    Violette, une mégère laide, vulgaire, ordurière, est l'autoritaire patronne d'une ferme dont la porcherie tient un grand rôle dans le déroulement de l'histoire. Son époux, Anicet, se charge de livrer dans certains restaurants et hôtels de la ville, leur production de viande de porc et de poulets. Ils comptent aussi la communauté blanche dans leur clientèle. Tous deux sont nés et ont toujours vécu en Afrique et n'imaginent pas pouvoir vivre ailleurs. Le réveillon de Noël des principaux personnages de l'histoire aura lieu à la ferme.

    Jean et Mireille sont des instituteurs français coopérants. Ils s'approvisionnent chez Suzanne et Anicet. Seul enfant dans un milieu d'adultes, Louis, leur fils, reste souvent désœuvré, livré à lui-même. Il a pour compagnon, un chien berger qui aura un des rôles déterminant dans le déroulement du récit.

    Ousmane est un des malheureux handicapés qui participent aux courses du dispensaire. C'est un personnage plein de candeur et de générosité. Il a adopté un chien mutilé comme lui.

     Le responsable de la police locale a de gros besoins financier avec ses deux épouses à charge. Il contrôle les activités illégales et en tire bénéfice pour fermer les yeux sur leur existence.

     Les Noirs observent les Blancs d'un œil goguenard. Ils tentent, tant bien que mal, de survivre à la misère et de s'accommoder avec humour de la sordide réalité quotidienne.

L'histoire

     Sidibé est le fil conducteur d'un récit mêlant documentaire et fiction, destiné à rassembler des situations fréquemment rencontrées en Afrique. Le scénario, parfois difficile à suivre pour le lecteur, est construit sur une trame dans laquelle différentes petites histoires sont imbriquées. Son contenu fait ressortir les relations complexes entretenues au quotidien entre les individus. Arnaud Floc'h y met en évidence le climat d'une ville dans laquelle se côtoient misère, pauvreté, dépendance, richesse, puissance, cupidité, jalousies, rancœurs, attachement au pays et nostalgie de temps révolus. Un monde où le sexe, le mensonge, les pots-de-vin, le chantage, la corruption, les menaces criminelles sont omniprésents, mais dans lequel, il reste encore une place pour des êtres candides et généreux.

     Toutes les petites intrigues mises en scènes s'appuient sur la diversité des histoires personnelles des héros du récit. La trame du scénario paraît quelque peu faiblarde en raison de l'ambition de l'auteur de les traiter dans un seul album.

     Le dessin, fruit d'une connaissance approfondie du pays par l'auteur, restitue fidèlement l'atmosphère de pauvreté poussiéreuse de la capitale du Mali et la vie quotidienne de ses habitants. La représentation figurative des scènes, renforcée par la qualité des couleurs majoritairement basées sur des variations de tons ocre, immerge le lecteur dans la réalité africaine. Leur réalisme est tel qu'on s'attend à percevoir les conséquences olfactives de l'insuffisance des infrastructures sanitaires de la plupart des quartiers populaires de la ville. Seulement, voilà, les odeurs agréables ou mauvaises ne se dessinent pas!

     L'entreprise généreuse de Sidibé et les moyens qu'il emploie pour parvenir à ses fins ne sont pas sans rappeler le combat désespéré du héros de Romain Gary, Morel, dans LES RACINES DU CIEL.    

     La qualité et la richesse documentaire des images invitent à relire l'album  avec plus d'attention, c'est alors que le lecteur peut apprécier la richesse des thèmes évoqués, qu'il lui faudra approfondir personnellement par ailleurs.

 

2015_10-08 Arnaud Floc'h à Plaisir de lire UTL Montargis

 

 

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28 septembre 2014

DÉCOLONISATION DES PAYS AFRICAINS DANS LES ANNÉES 1950 à 1960

DÉCOLONISATION DES PAYS AFRICAINS DANS LES ANNÉES 1950 à 1960

- Le Soudan anglo-égyptien : Le Soudan fut conquis par l'Égypte dans les années 1820-1821.  À partir de 1881, il fut en proie à l'agitation déclenchée par le Mahdi qui devint maître de tout le pays de 1885 à 1898. Un condominium anglo-égyptien fut établi par la convention du 19 janvier 1899. En octobre 1951, le roi d'Égypte Farouk  1er abrogea unilatéralement les conventions passées avec les Anglais et se proclama roi du Soudan. Après le coup d'État de 1952, l'Égypte  a reconnu au Soudan le droit à l'autodétermination. Le Soudan devient indépendant en 1956

- Le Ghana : Cet état d'Afrique occidentale est constitué par l'ancienne colonie britannique de la Côte-de-l'Or et par l'ancien Togo britannique avec pour capitale Accra. Rattachée administrativement à la Sierra Leone en 1844, la Côte-de-l'Or  devint colonie de la couronne en 1874. Une partie de l'ancien Togo allemand confié à la tutelle britannique en 1919 par la S.D.N. passa sous l'administration de la colonie en 1922. À la suite d'un plébiscite, le Togo britannique fut intégré à la Côte-de-l'Or le 13 décembre 1956. Le 6 mars 1957, le Premier ministre Nkumah fit reconnaître l'indépendance de son pays sous le nom de Ghana.

- La Guinée, était un État d'Afrique Occidentale Française dont la capitale est Conakry. Le pays constituait avec le Sénégal le "Protectorat des Rivière du Sud". Il devint en 1893, la colonie de la Guinée française. Celle-ci fut englobée dans le gouvernement général de l'AOF. Territoire d'outre-mer en 1946, la Guinée fut la seule possession française à demander son indépendance immédiate lors du référendum du 28 septembre 1958.

L'année 1960 est marquée par l'accession à l'indépendance de la plupart des autres colonies françaises d'AOF et AEF, suite au référendum de novembre 1958. 

le Cameroun, ancienne colonie allemande partagée en 1918 entre la France et le Royaume-Uni obtient son indépendance 1er janvier 1960 sous le nom de République unie du Cameroun (capitale : Yaoundé).

- le Togo (capitale : Lomé) fut conquis sur les Allemands par les Franco-anglais  le 26 août 1914. Il fut divisé en 1922 sous l'égide de la S.D.N. (Société Des Nations), en deux mandats, français et anglais, qui furent placés sous la tutelle des Nations Unies en 1946. Proclamé République autonome du Togo au sein de l'Union française en 1956, il devient à son tour indépendant le 27 avril 1960.

- L'Angleterre et la France se disputaient, tout au long du XVIIIe siècle, la possession du Sénégal. La colonie fut restituée à la France en 1814, qui n'en repris possession qu'en 1817. En 1904, la Dakar devient la capitale de l'AOF. À la suite du référendum du 28 septembre 1958, le Sénégal  devient une République autonome au sein de la Communauté française (25 novembre 1958). Le 20 juin 1960, le Sénégal se réunit avec le Soudan français, pour former la Fédération du Mali. Dès le 20 août, le Sénégal (capitale Dakar) quitte cette Fédération, puis le 22 septembre, le Soudan (capitale Bamako) prend le nom de Mali (ancien royaume africain).

La colonie du Soudan français avait été créé en 1891 avec pour capitale Kayes qui fut transféré en 1899 à Bamako. En 1895, elle est intégrée à l'AOF. En 1904, elle est réunie à la colonie du Haut Sénégal et du Niger. Le démembrement de cette colonie en 1920 donne naissance au Burkina-Faso. Le Soudan français reprend son nom avec pour capitale Bamako.

- Le Congo Belge fut une possession personnelle du roi des Belges Léopold II, depuis la conférence internationale de Berlin en 1885 (capitale Boma). L'effort de colonisation dépassant rapidement les ressources personnelles du roi, ce dernier sollicita des emprunts auprès du Parlement belge. Toutes les terres vacantes furent déclarées propriété de l'État. La domination sur le pays se faisait de plus en plus dure, les indigènes furent soumis à des corvées excessives. Ces traitements inhumains furent dénoncés en 1904 par le consul anglais. Ce n'est seulement qu'en mars 1908 que le Parlement accepta le transfert du Congo à la Belgique que le roi avait lui avait accordé la faculté d'annexer dès 1901. À la suite de l'indépendance des anciennes colonies françaises au sein de la Communauté (1958), de graves émeutes  se produisirent. De nombreux partis politiques noirs se constituèrent.  L'indépendance du Congo fut officiellement proclamée par le roi Baudouin Ier, le 30 juin 1960. La capitale de la République démocratique du Congo Léopoldville (depuis 1926) prendra le nom de Kinshasa en 1966. Cependant, le nouveau pays reste  miné par la violence et les luttes intestines, dont celle qui mènera à la sécession de la province du Katanga.

- le 1er juillet 1960, est marqué par la fusion de la colonie italienne Somalia  et de la colonie britannique Somaliland sous l'appellation de République de Somalie.

- Le Dahomey, colonie française incluse dans l'AOF en 1899, devint un territoire d'outre-mer en 1946. Il fut un État membre de la Communauté française (décembre 1958) et acquit son indépendance totale le 1er août 1960 avec pour capitale Porto Novo. Le Dahomey a pris le nom de Bénin en 1975.

- Colonisé par la France en 1900, le Niger (capitale Niamey) devint un territoire militaire. En 1922, il fut érigé en colonie au sein de l'AOF, puis territoire d'outre-mer en 1946. Le Niger fut intégré à la Communauté française suite au référendum de 1958. Le 3 août 1960, le Premier ministre, Diori Hamani, proclama l'indépendance complète du pays, tout en conservant des liens étroits avec la France.

- La colonie française de Haute-Volta fut créée en 1919 avec une partie de la colonie du Haut-Sénégal-Niger, elle-même créée en 1904. Elle est supprimée en en 1932 et partagée avec les colonies françaises voisines. Elle est reconstituée en 1947. Elle devient une République autonome à l'intérieur de la Communauté le 11 décembre 1958. Après avoir rompu avec cette dernière en juin 1960, elle devient entièrement indépendante le 5 août 1960. La Haute-Volta prend le nom de Burkina Faso en 1984, avec pour capitale Ouagadougou. C'est un des 10 pays les moins développés du Monde.

- La colonie de la Côte d'Ivoire a été créée en 1893, mais ne fut pacifiée qu'après 1898. Elle englobée dans le gouvernement général de l'AOF en 1899. La Haute-Volta en fut détachée en 1932 pour constituer une colonie séparée. Elle est devenue territoire de l'Union française en 1946 et a accédé à l'autonomie, au sein de la Communauté française en décembre 1958. Elle est devenue indépendante le 7 août 1960, avec pour président Félix Houphouët-Boigny. Sa capitale Abidjan a été transférée à Yamoussoukro en 1997.

- Le 11 août 1960, le Tchad, une colonie très pauvre de l'ancienne AEF (Afrique Équatoriale Française) devient indépendant (capitale : Fort-Lamy, aujourd'hui N'Djamena). Son premier président est un Sara chrétien du Sud : l'instituteur François Tombal Baye. Son assassinat en 1975 débouche sur la mainmise des nomades musulmans du nord sur le pouvoir.

- Après l'incident de Fachoda, l'Angleterre laissa à la France le bassin de l'Oubangui par l'accord franco-anglais de mars 1899. L'Oubangui-Chari devient colonie  en 1910 dans l'AEF (Afrique Équatoriale Française). En 1958, l'Oubangui-Chari devint république autonome au sein de la Communauté française et prend le nom de République-centrafricaine avec Bangui pour capitale, puis obtient son indépendance complète le 13 août 1960.

- Le Congo français : En 1891, la colonie du Congo français est fondée. Lors de la création en 1910 de l'AOF, la région fut divisée en deux territoires : le Gabon à l'Ouest et le Moyen Congo à l'Est. Afin d'avoir les mains libres au Maroc, le France céda une partie du Congo à l'Allemagne (la vallée de la Sangha jusqu'au fleuve Congo par le traité du 4 novembre 1911). Ce territoire fut ré-annexé en 1919. Dès 1940, le Congo s'était rallié au général de Gaulle aussi devint-il en 1946 un territoire français d'outre-mer, représenté à l'Assemblée nationale. Il devint république au sein de la Communauté française à la suite du référendum de novembre 1958. Le Congo proclama son indépendance complète le 15 août 1960 et prend le nom de République populaire du Congo appelée communément Congo-Brazzaville.

- La colonie du Gabon fut d'abord réunie au Congo français en 1888, puis incluse dans l'AEF. Passé à la France libre  dès 1940, le Gabon devint en 1946, un territoire d'outre-mer. Son assemblée territoriale fut élue au suffrage universel à partir de 1957. La République gabonaise est indépendante depuis le 17 août 1960. Sa capitale est Libreville.

L'Afrique coloniale - accession à l'indépendance des pays africainsGrande

27 septembre 2014

LA RÉVOLTE DES MAU MAU AU KENYA (1952-1956)

LA RÉVOLTE DES MAU MAU AU KENYA (1952-1956)

      Protectorat britannique dès 1895, la colonisation des territoires de l'intérieur du Kenya s'effectua au fur et à mesure de l'avancée la construction du chemin de fer de l'Ouganda à Mombassa sur la zone côtière de l'Océan indien (1900). Le pays devint colonie de la couronne britannique, en 1920, sous le nom de Kenya.

      Sous le mandat britannique, la condition des Africains, auxquels les Blancs n'avaient pas laissé  plus d'un quart des terres cultivables, était misérable. Aussi la population africaine, qui luttait contre le travail forcé, réclamait-elle une nouvelle répartition des terres et la création d'écoles indigènes. Celle-ci trouva une organisation de défense  dans la Kikuyu Central Association créée en 1925, avec à sa tête Jomo Kenyatta. Ce dernier créa en 1947 la Kenya African Union, dont le programme comportait notamment l'abolition des barrières raciales et l'égalité des droits politiques.

      Vers 1952, une société secrète s'est formée dans les tribus Kikuyu, Embu et Meru. Les adeptes de cette société, les Mau Mau, étaient farouchement opposés au mode de vie occidental, étaient liés par des rites sauvages. Leur but était de chasser les Européens par le terrorisme.

     L'état d'urgence fut proclamé en 1952. Les Blancs répliquèrent aux atrocités commises par les Mau Mau par une répression impitoyable : 40 000 Mau Mau furent tués et 80 000 furent emprisonnés. Les autorités britanniques accusèrent Jomo Kenyatta d'être l'instigateur de ce mouvement en dépit de ses dénégations véhémentes. Kenyatta fut condamné à sept ans de prison en 1953.

      Cependant, cette révolte amena le gouvernement britannique à reconnaître le droit du Kenya à l'autonomie interne en 1961, et à accepter une juste représentation des Noirs au Conseil législatif. Elu aux élections de mai 1963, Jomo Kenyatta, devenu chef de l'Union Nationale Africaine (K.A.N.U), fut désigné comme Premier ministre, le 1er juin suivant.

Le Kenya devint pleinement indépendant le 12 décembre 1963. Il adopta, alors, un régime républicain et resta dans le Commonwealth.

Sources : Dictionnaire d'Histoire universelle Michel MOURRE - Jean-Pierre Delarge - Bordas

Romain GARY (1914~1980) – Les racines du ciel (1956)

Romain GARY (1914~1980) – Les racines du ciel (1956)

     L'histoire se déroule au Tchad, en AEF (Afrique Équatoriale Française), au début des années 1950, alors que, dans les colonies voisines, l'émergence de groupes indépendantistes et les premières manifestations contestant l'autorité des métropoles belge, anglaise et française inquiètent les gouvernements respectifs et que les soulèvements qu'ils suscitent sont violemment réprimés(1).

     Au début du récit, un jésuite, le Père Tassin, a quitté le terrain, où il dirige des fouilles archéologiques pour des instituts belge et français de paléontologie. Il retrouve, au cœur de la forêt équatoriale, Saint Denis, l'administrateur en charge des grandes réserves de troupeaux africains dans son campement. Après quelques heures de repos, la conversation des deux hommes porte un moment sur leurs amis communs, les bruits de guerre et de paix, les travaux du Père... Enfin, le jésuite pose la question pour laquelle il n'avait pas hésité, malgré ses soixante-dix ans, à faire deux jours de cheval. Saint Denis répond sans réticence. Silencieux, le jésuite l'écoute parler, avec une politesse presque distante. La nuit tombée, le boy de l'administrateur allume un feu près duquel le quasi-monologue de Saint Denis se poursuit la nuit durant. Les propos de ce dernier portent sur une affaire impliquant une certaine Minna et un dénommé Morel. La confiance et la naïveté dont il fit preuve dans cette vilaine histoire ont, pense-t-il, entraîné sa mutation en pays Oulés.

     Un entrecroisement de témoignages, de points de vue émis par les différents personnages, entrecoupés d'interventions du narrateur, apportent au lecteur la plupart des éléments d'une réflexion sur l'emprise implacable des êtres humains sur la nature. Jusqu'où vont les Droits de l'Homme ? Reste-t-il une place pour ce qui existe, pour ce qui ne sert à rien de nécessaire, d'utile, de lucratif, d'idéologique, de politique, de religieux, si ce n'est exister, être libre, majestueux, fort et beau ?

     Qui est ce Morel ? Est-ce un illuminé, un toqué, un farfelu, un fou ? Certains le pensent. Il est, comme peut le devenir un éléphant, un "rogue", un éléphant solitaire porteur d'une blessure secrète qui l'a rendu méchant et hargneux, porté à attaquer, estiment d'autres. Est-ce un agitateur anticolonialiste ? Les autorités métropolitaines en sont persuadées. Le peuple Oulès voit en lui l'ancêtre des éléphants "Uba Giva" et nombre de Blancs, un gêneur nuisible. Est-ce un homme convaincu, sincère et courageux ? Minna en est certaine.

     Ancien Résistant, Morel, le héros du roman, fut interné dans les camps nazis de la seconde Guerre Mondiale. Là-bas, au camp, les hommes de sa baraque, en dépit du froid, de la faim, de l'épuisement, qui les accablaient, des humiliations, des sévices physique et moraux infligés par leurs tortionnaires, avaient pu garder leur dignité et leur humanité. Leur secret ? Dans les moments les plus éprouvants de leur détention, un de leurs codétenus les amenait à imaginer des troupeaux de pachydermes, symboles de liberté et de noblesse, paisibles et puissants se déplaçant dans un paysage grandiose. Morel, sorti rescapé de cette épreuve, s'est voué en reconnaissance au combat pour la sauvegarde des éléphants.

     Son but ? Obtenir une décision internationale pour faire cesser l'extermination des pachydermes. Morel a toujours avec lui une vieille serviette de cuir bourrée de pétitions et de manifestes en faveur de la défense de la nature qu'il adresse à toutes les instances susceptibles d'intervenir. L'affaire évoquée par Saint Denis survient alors qu'une conférence pour la protection de la faune africaine doit se tenir  à Bukavu au Congo belge (actuelle République démocratique du Congo). Cette annonce fournit à Morel l'occasion d'intéresser l'opinion internationale à la cause qu'il défend, afin d'influencer les congressistes en faveur de l'interdiction qu'il souhaite. , Morel prend la brousse accompagné d'Idriss un pisteur africain et de Youssef un jeune africain, silencieux, toujours attaché à ses pas, armé, le regard à l'affut, menaçant. Il  entreprend des actions punitives contre ceux qui s'en prennent à ses protégés: propriétaires de grandes plantations traversées par les troupeaux; chasseurs, trafiquants cupides et vendeurs de trophées et d'ivoire; organisateurs de grandes chasses, dites sportives ; amateurs de performances dont la vanité tient au prestige du nombre d'éléphants figurant dans leurs tableaux de chasse.

     Au Tchadien, à Fort Lamy, autour de Minna, la serveuse, les conversations sur Morel ne sont que moqueries, suspicions, réprobations, indignations, voire menaces. Elle est la seule à le comprendre et une des rares à avoir signé la fameuse pétition. Allemande de Berlin, Minna était orpheline. Son oncle, chargé de l'élever, l'avait prostituée. Violée par les hordes cosaques libératrices de Berlin, à la chute du Reich, elle tombe follement amoureuse d'un officier russe qui sera fusillé. De cabaret en cabaret, de maison de passes en maison de passes, elle échoue au Tchadien, recrutée par Habib comme serveuse avec la mission de satisfaite, éventuellement, les désirs de certains clients... Quand elle apprend que Morel est en difficulté et manque de munitions, Minna rejoint son groupe et l'accompagne jusqu'à la fin de l'aventure. Il importe, pense-t-elle, qu'à l'issue d'une guerre destructrice, d'une barbarie atroce, une Allemande s'associe à une action symbolique d'humanité.

     Au fur et à mesure des évènements, d'autres personnages se joignent à Morel dans la brousse:

       - un naturaliste danois, Ovist, engagé dans la protection de la nature et des animaux, renommé pour ses interventions jusqu'au-boutistes en faveur des baleines ;

      -  le major américain Forsythe, rejeté par sa patrie pour avoir été contraint de dénoncer faussement à la radio coréenne l'emploi d'armes bactériologiques par l'armée américaine lorsqu'il était prisonnier durant la guerre de Corée. Son engagement auprès de Morel, lui vaudra l'estime de ses concitoyens. Il pourra rentrer en Amérique où il est attendu en héros ;

         - un Africain Waïtari qui a fait ses études universitaires en France. Député français, il a démissionné de l'Assemblée Nationale pour fonder un mouvement indépendantiste. Celui-ci n'ayant aucune audience auprès de la population tchadienne, étrangère à cette époque à la conception de "Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", Waïtari compte exploiter la notoriété de Morel pour faire triompher sa cause. Lorsqu'il réalise l'obstination de ce dernier à proclamer son combat exclusif pour le respect de la nature, il le trahira de manière ahurissante afin de financer l'achat d'armes pour sa future armée de libération ;

          - un ancien marin, propriétaire du Tchadien, trafiquant d'armes, Habib, qui se fait oublier auprès de Morel après la découverte de la nature de ses activités. Sa cupidité l'amènera à lâcher Morel pour suivre Waïtari ;

        - un photographe de presse Fields, renommé pour ses reportages hors normes dans des conditions terriblement périlleuses. Il estJuif américain et sa famille a été exterminée à Auschwitz. Il  n'apparaît que dans la troisième partie du roman. Seul, le parti qu'il peut tirer de ses photos intéresse ce personnage cynique. L'avion qu'il a loué à la recherche d'un scoop en survolant et photographiant les concentrations animales autour des points d'eau, s'écrase dans la brousse en tuant le pilote. Rescapé, il est secouru, soigné et pris en charge par le groupe de hors-la -loi. Témoin incontournable de l'épopée finale, il deviendra sensible au personnage de Morel au fur et à mesure son déroulement.

     Les forfaits de Morel occupent la Une de la presse internationale. Des campagnes en faveur de sa pétition s'organisent au États-Unis, en Angleterre, en France... Des journalistes et des photographes débarquent à Fort-Lamy, se documentent sur Morel, sur ses motivations, recueillent témoignages et avis. Le gouverneur représentant de l'État français et Schölscher, l'officier méhariste chargé de traquer Morel, désespèrent en vain de convaincre  les fonctionnaires de l'administration parisienne de  sa sincérité et de l'inexistence d'agitation politique. Ces derniers les soupçonnent d'aveuglement et de mollesse dans la mise en œuvre de la poursuite du délinquant. Amoureux tous deux de l'Afrique, ils admirent en secret le courage et la détermination de l'homme que Paris qualifie d'ennemi public.

      Pour le Peuple chasseurs-cueilleurs Oulès, l'éléphant est une source de nourriture. Au moment des grandes migrations qui précèdent la saison des pluies, cette chasse traditionnelle est d'une grande importance dans ses rites de passage à l'âge adulte. L'action se déroule sur leur territoire. Morel, qui sait leur pauvreté, ne s'en prend pas à eux. Les Oulès ne comprennent pas ce que veut Morel, mais ils ne font rien pour aider les autorités à capturer celui qu'ils appellent "Uba Giva". Leur sorcier, Dwala est un ami de Saint Denis.

     D'autres personnages interviennent dans le récit: de Vries l'associé d'Habib; Orsini, un chasseur d'éléphants ; le Père Fargues, un religieux hors normes qui soigne les populations locales ; Hass, un Néerlandais spécialisé dans la capture d'éléphanteaux pour les cirques et les ménageries.

     Morel est un personnage lucide et pragmatique. Il n'est pas dupe sur la nature du ralliement de l'ex-député, mais Waïtari a des armes, des munitions et des véhicules utiles pour ses coups de force. Il a deviné très tôt quelle était la mission du jeune Youssef. Cependant, Morel garde un optimisme à toute épreuve, soutenu par sa foi dans la petite part d'humanité qui reste dans chaque être humain.

L'air s'emplit des barrissements du troupeau en train de se frayer un chemin vers l'eau.

      Romain Gary ne se contente pas d'écrire un plaidoyer pour la sauvegarde des éléphants. Il invite aussi le lecteur à s'interroger sur la place que les humains s'arrogent inconsidérément dans la biodiversité. Il analyse les évènements qui ont façonné la personnalité et la conduite individuelle des différents protagonistes du récit.

      Inventé en 1866 par Ernst Haeckel, biologiste allemand pro-darwiniste, le terme et la notion d'écologie n'était guère sortie du milieu scientifique en 1956. Romain GARY fait œuvre de précurseur avec ce roman. Son livre, Les racines du ciel, est considéré comme le premier roman écologique. C'est un ouvrage dense, riche en documentation, dont le suspens et la construction narrative dynamique soutient d'un bout à l'autre l'attention du lecteur.  

      Le Prix Goncourt a été attribué en 1956 à Romain GARY pour Les racines du ciel.

Cette fameuse serviette bourrée de pétitions et de manifestes pour la défense de la nature.

Note: 1) Dans leurs conversations, les personnages du récit évoquent les exactions cruelles perpétrées, à l'époque de l'affaire, par la secte des Mau Mau contre les Blancs, au Kenya.

Pour plus de détails sur cette révolte (1952-1956), voir :

http://colinecelia.canalblog.com/archives/2014/09/27/30664386.html

Illustration réalisée à partir de la silhouette d'éléphant

http://clipartist.info/openclipart.org/SVG/ArtFavor/elephant02-999px.png

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24 août 2014

Émile CHALOPIN – La musette au dos (2013) - L’usine de Langlée 1923- 1936

Émile CHALOPIN – La musette au dos (2013)

L’usine de Langlée 1923- 1936


      « Ici, lui a dit Antoine, ça défile, beaucoup jettent l’éponge dès les premières nuits. L’hiver le nez dans la fournaise et la bise dans le dos, faut avoir du chien dans l’corps pour résister. »

     Le visage ruisselant, les traits marqués par la poussière d’anthracite, Armand Lagneau vient de passer avec son collègue sa deuxième nuit à charger les huit foyers incandescents des grands fourneaux qui génèrent la vapeur destinée à vulcaniser le caoutchouc, à alimenter les autoclaves, les étuves et les presses à mouler des différents ateliers. Comme la nuit précédente, luttant contre le sommeil, Armand Lagneau a guetté avec impatience l’apparition des premières lueurs du jour. Les travaux pénibles ne lui font pas peur, il en a l’habitude : en Sologne, il y a trois ans, il louait encore la force de ses bras, de ferme en ferme pour les travaux saisonniers. Comment parvenir à nourrir une fratrie de dix enfants avec un salaire intermittent et la maigre rétribution de son épouse employée à la cantine de la briqueterie voisine ? Ils ont hésité longtemps, puis ils sont partis à l’aventure en quête d’un avenir meilleur. L’installation dans une masure de bois du Chemin noir de la famille Lagneau partie de Vannes-sur-Cosson marque la fin de ses pérégrinations. Attiré par l’assurance d’un salaire régulier, Armand Lagneau a pris le chemin de l’usine de Langlée.

Jeff et Floc près du vieux colombier de l'Anglée

     En cette année 1926, les candidats à l’embauche sont nombreux à se présenter la musette au dos aux portes de l’usine Hutchinson. La population locale et celle des communes alentour, même éloignées, ne suffisent pas à répondre aux besoins en ouvriers de l’entreprise, d’autant plus que de nombreux jeunes hommes de plusieurs classes d’âges sont morts sur les champs de bataille de la Première Guerre Mondiale.

     Dès la fin des hostilités, l’usine de Langlée a modernisé ses moyens de production, créé de nouveaux ateliers et développé de nouvelles fabrications, contraignant ses dirigeants à faire appel à une main d’œuvre venue d’ailleurs (1). Par vagues successives, le quartier de Vésines sur la commune de Châlette accueille des ouvriers agricoles et des petits fermiers qui fuient avec leur famille la misère de régions pauvres. Il faut aussi faire appel à de la main d’œuvre étrangère : des Chinois, des Ukrainiens et des Russes Blancs(2) chassés par la révolution bolchevique dans les années 1920, des Polonais de Galicie en 1926, puis des tchécoslovaques, des Grecs, des survivants du génocide arménien, ensuite, dans les années 1930, des Italiens et des Espagnols(3). Certains rentreront au pays, partiront chercher meilleur vie ailleurs, d’autres se marieront, feront souche... et constitueront le melting-pot qui, depuis les années 1920, fait la caractéristique de la ville de Châlette et des communes environnantes.

      La plupart des héros du roman d’Émile CHALOPIN habitent dans une rue qui longe l’usine, un bâtiment datant de la première moitié du XVIIIe siècle destiné dès l’origine au logement d’ouvriers de « La Manufacture Royale de l’Anglée(4) », « Le Rang de l’Anglée». Devenue pour tous « Le Vieux Rang(5) », la bâtisse abrite aussi trois commerces. D’une longueur de deux cents mètres, elle est caractéristique de l’époque de sa construction avec son toit à la Mansart abritant des greniers aménagés en petites chambres.

L'usine de Langlée à Châlette-Vésines au début du XXe siècle

     L’attitude équivoque du chef d’équipe de l’atelier des chaussures envers la petite Mariette Lagneau, qui vient d’entrer à l’usine aussitôt fêtés ses treize ans, provoque l’intervention de Maria, une des ouvrières de la chaîne.  Les suites de l’altercation entre la grande rouquine et le chefaillon (sa bedaine et son visage boursoufflé lui valent le sobriquet de «Bouffi »), les rebondissements auxquels elles donnent lieu et leur retentissement dans la petite
communauté du quartier de Vésines servent de fil rouge au récit d’Émile CHALOPIN.

L’atelier des chaussures de l’usine Hutchinson en 1905

     Comme ses oncles et tantes, l’auteur a travaillé à Hutchinson dans les années 1950. Autour de Châlette ou de Montargis, qui n’a pas eu dans sa famille, un ami, une amie, un voisin ou une voisine qui n’ait pointé à Hutchinson ? Entre deux anecdotes cocasses concernant tel ou telle, les anciens de l’Anglée ne manquaient pas d’évoquer, lorsqu’ils se retrouvaient, combien la présence dans les ateliers des chronométreurs du bureau des méthodes les avait incommodés et de commenter le chamboulement de leurs habitudes de travail qui en avait découlé. L’auteur a transposé les personnalités les plus marquantes du quartier de Vésines à l’époque parmi la multitude de personnages du roman. Certains, comme Monsieur Kouch ont réellement existé(6).

     Au fil des pages, le lecteur distingue les interlocuteurs des nombreux dialogues du récit à leur parler régional, solognot, briard, nivernais, gâtinais... qu’Émile CHALOPIN rapporte fidèlement avec leurs expressions savoureuses. L’éditeur les a retranscrits en italique. Le livre est illustré de nombreuses reproductions de photos et de documents sur Langlée à la première moitié du XXe siècle.


      La musette au dos présente sans pathos, ni naïveté, un kaléidoscope des réalités de la vie quotidienne du monde ouvrier d’entre les deux guerres.

2013-12-04 Emile Chalopin et M. Cazeaux, son éditeur

     La musette au dos dÉmile CHALOPIN est édité aux Éditions de l’écluse B. P. 24 – 45230 Châtillon Coligny ; www.editions-de-lecluse.com

*****

 Notes

1) En 1914, Le nombre insuffisant de femmes pour prendre aux postes de travail la relève des hommes qui sont mobilisés, avait déjà contraint Hutchinson à faire appel à de la main d’œuvre étrangère ; viennent d’abord des Belges qui fuient l’occupant allemand puis des Annamites que le gouvernement a fait venir en France et qui seront rapatriés après l’armistice en 1920-1921.

2) Ces hommes, dont certains étaient officiers, étaient arrivés à Châlette grâce à l’intercession de Madame Lansoy. Ils avaient appartenu aux débris de l’armée russe du général Wrangel acculés dans la presqu’île de Crimée par les Rouges, récemment évacués en Turquie avec le soutient de la Triple entente (France, Royaume-Uni, Russie impériale).  Mme Lansoy, épouse de Mr Lansoy directeur de l’usine de Langlée depuis 1907, était fille du consul de France à Saint-Petersbourg où elle s’était liée d’amitié avec Nathalie de Miller mariée au chef d’État major du général de l’armée russe Wrangel.

3) En 1939, arrivèrent aussi les premiers Nord-Africains. Jusqu’à aujourd’hui, chaque drame de la scène internationale, qu’il soit politique, humanitaire ou économique génère la venue à Châlette de ressortissants du pays concerné.

4) La « Manufacture Royale de l’Anglée » 

5) Le « Vieux Rang » : Le « Vieux Rang » a été démoli en 1960 en raison de son insalubrité. La disposition des logements de cette vieille bâtisse rendait impossibles leur réhabilitation et l’installation du confort sanitaire compatible avec le mode de vie actuel.

6) Monsieur Kouch : de son vrai nom Ivan Krouchteck (01/07/189? ~Chateaurenard (Loiret) oct. 1961) était appelé avec déférence  par tous Monsieur Kouch.  Il avait été soldat du tsar. C’était un excellent cavalier. Tout ce que les personnes qui l’on bien connu savaient sur son passé est qu’il avait lutté contre les troupes bolcheviques dans l’armée du général Wrangel après 1919. Évacué de Crimée suite à la défaite des tsaristes, il était arrivé dans le Montargois à la même période que les autres Russes Blancs, dans les années 1921-22. Monsieur Kouch avait trouvé un emploi dans l’entreprise de battage tenue par le grand-père paternel de Daniel Plaisance à Château-Renard (Châteaurenard à l’époque) entre 1922 et 1930. Après le décès du chef d’entreprise, Mme Plaisance  lui confia la tâche de diriger le personnel. Au fil des années, il fit partie intégrante de la famille. Monsieur Kouch était bien connu à Vésines où il retrouvait ses compatriotes et se ravitaillait auprès d’un commerçant russe.

Dans son livre de chroniques « Empreintes », Daniel PLAISANCE (Éditions de l’Écluse) lui a un rendu hommage  émouvant dans le chapitre  « Deux émigrés russes en Gâtinais » (page 187à 200).

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De la « Manufacture Royale de l’Anglée » (1740) à l’usine Hutchinson de Châlette-sur-Loing de nos jours

De la « Manufacture Royale de l’Anglée » (1740) à l’usine Hutchinson de Châlette-sur-Loing de nos jours

Usine Hutchinson Châlette-Vésines - le port (photo F. Martin)

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Langlee_Chalette_Vesines

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05 août 2014

Sorj CHALANDON (1952) – Le quatrième mur(2013)

Sorj CHALANDON (1952) – Le quatrième mur(2013)

     À Paris au début des années 1970, la guerre civile au Liban donne lieu à de nombreuses manifestations estudiantines au cours desquelles de violentes échauffourées opposent les commandos de l’extrême droite de la faculté d’Assas à ceux de l’extrême gauche pro-palestinienne de la Sorbonne dans laquelle le narrateur, Georges, milite activement. Éternel étudiant en histoire, metteur en scène intermittent à l’occasion, le jeune homme se lie d’amitié avec un metteur en scène grec, juif, en exil, Samuel Akounis. Ce dernier, bien que né à Salonique en 1940, a été miraculeusement épargné par la Shoah durant laquelle toute sa famille  a péri en déportation. Arrêté, torturé, il a connu les geôles de la Dictature des Colonels avant de fuir son pays. Samuel confronte la réalité de son expérience aux assimilations outrancières absurdes de ses amis gauchistes germanopratins et s’insurge contre la démesure simpliste de leurs slogans. Il invite son ami à défendre ses convictions avec davantage de discernement.

montage explosion

     Une dizaine d’année plus tard, tout en ayant gardé ses opinions, Georges a pris du recul avec l’activisme. Il vit avec Aurore qu’il a rencontrée à l’époque de la fac. Louise, leur petite fille, n’a que quelques mois lorsqu’une lettre de Samuel bouleverse la quiétude du foyer. Avant de mourir, Sam, atteint d’un cancer en phase terminale, souhaite confier à son ami le soin de mener à bien un projet qu’il a ébauché et qui lui tient à cœur : faire taire les armes, en pleine guerre civile à Beyrouth, le temps d’une représentation théâtrale sur la ligne verte qui sépare les belligérants. Le Grec a déjà pris des contacts sur place afin de monter l’Antigone de Jean Anouilh avec des acteurs amateurs issus de chaque communauté. Georges s’engage à accomplir les dernières volontés de son ami.

Cèdre libanais 2

 
      Georges s’envole naïvement vers la capitale libanaise avec sa belle idée de trêve et, dès son arrivée à Beyrouth, s’immerge au sein d’un conflit dont la complexité échappe au rationalisme occidental. Perdu dans les divisions et les haines entre communautés, clans et factions, il entreprend la composition de sa troupe, dans un contexte d’alliances opportunistes qui fluctueront au cours des deux années de préparation du spectacle.

Cèdre libanais 2

     Sam a prévu Imane, une palestinienne sunnite pour le rôle d’Antigone, un Druze du Chouf pour celui d’Hémon son fiancé. Charbel, un maronite de Gemmayzé serait Créon, roi de Thèbes et père d’Hémon. Trois Chiites devaient être les Gardes, de même que la Reine Eurydice, tandis qu’une Chaldéenne aurait été la Nourrice et qu’une catholique arménienne jouerait Ismène. Georges comptait coiffer la Kippa de Samuel pour interpréter le Chœur.

 Cèdre libanais 2

      Sous la menace des tirs de snippers, de chars ou de rockets, à la merci de l’explosion d’une voiture piégée sur son passage, Georges doit franchir les barrages et les no man’s lands, de camps en camp, pour rencontrer ses acteurs. Il lui faut négocier leur participation avec les chefs de clans et de milices. Tous s’interrogent sur ses motivations et sa position dans la guerre, mais chacun des protagonistes trouve dans le texte d’Anouilh une interprétation compatible avec son combat : pour les Palestiniens, Imane-Antigone  sera la porte-parole de leur résistance obstinée tandis que le chef phalangiste chrétien retient en Charbel-Créon le garant de l’ordre qui écrasera l’intransigeante révoltée. Les répétitions peuvent enfin commencer !

Cèdre libanais 2

     Hélas, le superbe rêve de paix  n’est qu’une chimère. Il est anéanti par l’horrible réalité.  En septembre 1982, Beyrouth est bombardée. La représentation n’aura pas lieu. À l’Ouest de la ville, protégés par les chars israéliens, des miliciens phalangistes chrétiens à la recherche de combattants palestiniens s’attaquent à la population des camps de réfugiés de Sabra et de Chatila, massacrant sauvagement vieillards, femmes et enfants. Le quatrième mur entre les acteurs et le public, ce mur virtuel entre l’imaginaire et la réalité, s’est effondré.

Cèdre libanais 2

     Avec un recul d’une trentaine d’années, Sorj CHALANDON a choisi le roman pour exprimer son témoignage sur la réalité vécue au quotidien par les Libanais au cours des années 1975 à 1990. Plus librement que par un reportage, nécessairement formaté et réducteur, il en décrit l’insécurité omniprésente, l’horreur des attentats, des bombardements, des fusillades, la crainte des enlèvements, la complexité politique, l’ambiguïté des enjeux, la perversion des valeurs, les conséquences psychologiques, morales et familiales sur les êtres qui y participent ou en sont victimes.

     Le parallèle du propos avec la multitude des approches possibles de l'Antigone de Jean ANOUILH jouée à Paris, avec l'aval de l'occupant allemand, au théâtre de l'Atelier, le 4 février 1944, séduit. Mais peut-on se permettre d'exposer des innocents au centre d'un champ de bataille, au nom de l'art et d'un idéal de paix ?

     Comme beaucoup de ceux qui rendent compte des déchaînements virulents des conflits armés, de retour à Paris, Georges ne se retrouve plus auprès des siens. Incapable de se replacer dans le quotidien étriqué, les préoccupations futiles, les chagrins dérisoires et les petits bonheurs, il fuit toute explication,  abandonne Aurore et Louise. Georges repart s'immerger dans l'insécurité permanente et l'excitation que la violence et le chaos lui ont procurées .

 Explosion cèdre

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08 juin 2014

LAURAIN Antoine – Le chapeau de Mitterrand (2012)

Antoine LAURAIN - Le chapeau de Mitterrand

     Et si la personnalité et le destin d’un individu dépendaient d’un accessoire vestimentaire ? - un couvre-chef, par exemple - pas n’importe lequel  - celui du plus haut personnage de l’État – le chapeau du Président de la République française - le chapeau de Mitterrand ?

     En fin d’après-midi, tandis qu’un comptable de la Sogetec, contrôle les dernières notes de frais des chargés de mission, une idée s’impose à lui : fuir la soirée solitaire qui l’attend dans l’appartement silencieux ; profiter de l’absence de sa femme et de son fils pour s’offrir un dîner de célibataire dans une belle brasserie parisienne. Après avoir commandé au maître d’hôtel un Plateau Royal de fruits de mer accompagné d’une bouteille de pouilly-fuissé, Daniel Mercier, absorbé dans la préparation de la première huître qu’il vient de prélever dans le plat, s’apprête à se délecter lorsque FrançoLe chapeau du présidentis Mitterrand, en personne, vient occuper la tablevoisine. Le Président a pris place en compagnie de deux autres convives, un gros trapu à lunettes et cheveux frisés et le Ministre le l’Intérieur Roland Dumas. Émoustillé par la proximité de son illustre voisin, Daniel étire la durée de sa dégustation, tente d’intercepter des bribes de propos provenant du trio. Il s’entend déjà évoquer l’aventure : « J’ai dîné aux côtés de François Mitterrand dans une brasserie en novembre 1986, il était à côté de moi, je l’ai vu comme je te vois. ». Deux heures plus tard, les trois hommes ayant quitté l’établissement, de cette soirée mémorable, il ne reste, oublié sur la banquette, que le chapeau du Président. Daniel Mercier s’en empare discrètement et, coiffé du prestigieux couvre-chef, il sort de la brasserie.

ronde de chapeaux 3

Il passe, il passe, le chapeau, le chapeau du Président.

Il passe, il passe, le chapeau, le chapeau de Mitterrand.

Il pass’ sur la têt’ de Daniel,

Il pass’ra sur celle de Fanny,

Il passe, il passe, le chapeau, le chapeau du Président.

Il passe, il passe, le chapeau, le chapeau de Mitterrand.

Il pass’ sur la têt’  de Pierre,

Il pass’ra sur  celle de Bernard,

Il passe, il passe, le chapeau, le chapeau du Président.

Il passe, il passe, le chapeau, le chapeau de Mitterrand.

Qui l’a ?

     Cette parodie de la célèbre comptine « Il court, il court, le furet ... » résume les pérégrinations du feutre du chef de l’État dans ce conte où, couverts du précieux trophée, les détenteurs successifs, soudainement dotés d’une confiance en soi et d’une détermination insoupçonnées, verront son destin changer de cap.

     Daniel Mercier, modeste employé sans envergure d’une société en pleine restructuration, émettra des propositions si géniales qu’il sera promu directeur de succursale en quelques jours.

Le chapeau dans le train

     Fanny Marquant (le chapeau n’est pas sexiste) manifestera enfin sa volonté de cesser leur relation clandestine à son amant veule, incapable de tenir la promesse, qu’il lui a faite, d’avouer à son épouse qu’il a une liaison et qu’il souhaite mettre fin à leur vie conjugale.

     Pierre Aslan, atteint d’une grave dépression depuis qu’il a perdu son don olfactif, retrouvera ses facultés, sauvera son honneur de célèbre créateur génial de parfums et reprendra goût à la vie.

 

Le chapeau sur le banc public

Soudain décillé, l’aristocrate Bernard jettera aux orties les principes immuables surannés, les préjugés pédants de sa classe sociale pour s’informer autrement, sortir de l’entre-soi  et s’épanouir dans la découverte des modes d’expressions contemporaines.

Quel mystérieux génie se dissimule derrière le chapeau magique ?

 

ribambelle     Cette histoire, dont le thème principal est l’image de soi et le regard de l’autre sur soi, revisite avec quelque nostalgie l’époque des années 1980 : ses techniques  obsolètes aujourd’hui ; les tubes à la mode ; les émissions télévisées et radiophoniques en vogue à l’époque ; les célébrités d’alors ; les scandales médiatiques ; les grand chantiers de prestiges ; la création de nouvelles formes de festivals ; les soirées et les journées festives à thèmes, accessibles gratuitement à tous ; les réunions mondaines ; la diffusion de créations artistiques connues jusqu’alors par un cercle restreint d’initiés ; la promotion de modes d’expression populaires au rang de discipline artistique ; la mise en valeur de l’art l’industriel...

 

ribambelle     Excepté la Normande, Fanny Marquant, de condition plus modeste que les autres protagonistes de l’histoire, avant que la magie du chapeau n’agisse, les héros du roman appartiennent à la frange la plus aisée de la société. Ils évoluent dans les quartiers bobos branchés ou aristocratiques  de la capitale.

 

ribambelle     Loin de faire l’éloge de l’époque et de la société mitterrandienne, la formule du conte adoptée par Antoine LAURAIN lui permet d’en faire une description manichéiste et, de  même, caricaturer, en quelques traits particulièrement cruels, le monde aristocratique imbu de références intangibles dépassées, qui dénigre  systématiquement toute nouveauté. Tout en valorisant les aspects positifs du mitterrandisme, il en montre avec humour les travers et les incohérences. Il souligne la différence de statut social et de mode d’existence consécutifs de la place primordiale occupée par l’argent. La difficulté de gagner de quoi vivre décemment ne semble pas être le problème majeur des acteurs du récit.ribambelle     Le ton est léger, ironique, le style agréable et fluide. Cette histoire courte, sans prétention littéraire, lue en quelques heures est une aimable distraction qu’il ne faut pas bouder en ces temps de crise.  ribambelleQue faire du livre après sa lecture ? Le faire dormir sur un rayon de la bibliothèque ? Le prêter ? Le donner ? Le conseiller sûrement. Ou plutôt, régaler de sa magie qui le recueillera, en l’oubliant volontairement ... sur la banquette d’une brasserie, ... dans le filet à bagage d’un train, ... sur un banc public...

Le livre sur le banc

 

 

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19 mai 2014

Faïza GUÈNE (1985) – Un homme ça ne pleure pas (2014)

Faïza GUÈNE (1985) – Un homme ça ne pleure pas (2014)

     La famille Chennoun, d’origine algérienne vit à Nice, où sont nés les trois enfants d’Abdelkader et de Djamila.

     Le père, un ancien cordonnier, adore bricoler et entrepose dans le jardin de la maison un bric-à-brac invraisemblable d’objets - « Ça peut toujours servir ! », précise-t-il -, qui anéantissent le rêve de la mère d’y voir un jour plantés oliviers, citronniers ou orangers. Le Padre ne sait ni lire ni écrire, mais porte des lunettes sur le nez et des stylos Bic accrochés à la poche de sa chemisette. C’est un sage, un père aimant, attaché à la bonne éducation de ses enfants, à leur réussite scolaire et qui veille à leur inculquer des principes - « Un homme ça ne pleure pas. »-.

     L’obsession du narrateur, Mourad, le benjamin des enfants du couple, serait de devenir un vieux garçon obèse aux cheveux poivre et sel, nourri à base d’huile de friture par sa mère. Nourrir, gaver sa progéniture de nourriture est en effet l’objectif premier de la mère, une femme au foyer expansive, dévouée aux siens, avisée sur tout qui n’admet aucune contradiction. Son amour exigeant, sa susceptibilité, son art à simuler des malaises, à culpabiliser sa famille, en font une tragédienne hors pair.

     Mourad a deux sœurs.    

    SpiraleDès l’adolescence, Dounia, l’aînée, envie la liberté de mœurs dont jouissent ses copines de classe. « Tu crois que tu t’appelle Christine ? ! » lui reproche son père indigné par l’indécence, à ses yeux, de sa tenue vestimentaire. Elle préfèrerait, c’est sûr ! Elle préfèrerait tellement qu’elledésobéit effrontément aux règles familiales. Mourad est partagé entre son admiration pour l’intelligence, la volonté et le courage de sa sœur, qui, tout en travaillant, réussit brillamment ses études pour être avocate, et sa stupéfaction face à ses provocations. Au grand désespoir de ses parents, la rebelle finit par se fâcher avec tout le monde et claquer la porte de la maison. Elle n’y remettra plus les pieds pendant dix ans. Indignés et chagrinés, les Chennoun apprendront par la presse, que leur fille est la présidente-fondatrice des FPC, l’association féministe « Fières et pas connes, et qu’elle se présente aux élections à Nice sur une liste de ... droite.

     Docile, Mina, la cadette est entrée sans heurt dans le moule parental. Attirée par la compagnie des personnes âgées, elle travaille dans une maison de retraite, y a fait connaissance d’un aide-soignant, Jalid, qu’elle a épousé à vingt ans. Le couple a trois enfants et habite le même quartier que les Chennoun et Mina passe voir sa mère presque chaque jour.

     Mourad est devenu un jeune homme timoré, introverti. Solitaire il se réfugie dans la lecture, est amoureux de littérature et souhaite enseigner les lettres. Bon élève, il vient de réussir au CAPES. Mourad reçoit son affectation en zone prioritaire à Montreuil en Seine-Saint-Denis. Avant son départ, Abdelkader, qui est hospitalisé après un AVC qui l’a laissé hémiplégique et très diminué, lui confie qu’il souhaiterait revoir Dounia avant de mourir.

     Miloud, un cousin, vit justement à Paris. Il pourra héberger Mourad temporairement. À Alger, dans sa jeunesse, Miloud avait passé beaucoup de temps assis aux terrasses des cafétérias. Grand amateur de raï et habitué de la boîte de nuit Le Saphir bleu, il est maintenant le gigolo d’une riche bourgeoise avec un nom à particule, qui pourrait être sa mère. Liliane lui offre une vie de nabab dans son magnifique appartement superbement meublé du seizième arrondissement, à la bonne tenue duquel veille l’imperturbable Mario, le majordome italien.

     La peur au ventre, Mourad se rend au collège à bord de la Mercédès de son cousin et s’apprête à ajuster ses premiers scuds anti-chahut.

     Mourad retrouve Dounia à Paris, où sa sœur fait la promotion du livre qu’elle vient d’écrire « Le Prix de la liberté », dans lequel elle critique violemment les traditions familiales ancestrales dont elle est issue. Il la convainc de l’accompagner au chevet de leur père.

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     Constituée de courts chapitres, cette chronique originale est pleine de tonus, d’humour, d’inventivité, de réalisme et d’ironie aussi. La simplicité du style, la précision des descriptions, la vivacité des réparties, le dynamisme de l’écriture, le ton léger et drôle donnent de l’attrait à la lecture du récit.

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     Le fond du livre porte sur la difficulté construire sa personnalité tout en conciliant la part de l’héritage familial et son désir d’émancipation.

Quelle émancipation ?

Celle de Miloud, qui pour éviter de se débattre comme une mouche dans une tasse de café noir, préfère être entretenu par une femme âgée en mal d’amour qui lui offre la richesse matérielle ?

Celle de Dounia, qui se targue de sa réussite professionnelle, et surtout d’être un symbole de l’intégration réussie qui lui vaut la notoriété médiatique ?

Une émancipation certes, mais à quel prix ?

Pour Miloud, le risque de plonger dans un océan de médiocrité et vivre de petites combines, dès qu’il cessera de plaire ?

Pour Dounia, le reniement de sa culture, la coupure avec sa famille, une anorexie assortie d’une psychanalyse !

     Par la plume de Faïza GUÈNE, Mourad, en fin observateur, prend du recul et tente réconcilier les siens.

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