Mohamed FELLAG (1950) – L’Allumeur de Rêves berbères (2007)

     Mohamed FELLAG situe son récit à Alger en 1990 où le Front Islamique du Salut (FIS) vient de remporter le plus grand nombre d’élus aux élections locales de juin.

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     Il est à peine quatre heures vingt-huit au réveil de Zakaria, le narrateur, quand des bribes de discussion parvenant de l’extérieur le sortent du sommeil. Une vingtaine d’habitants du quartier s’agglutinent en bas, autour du taxi en panne de M. Saïd. Fusent vers le meccano, diagnostiques et conseils des assistants, ponctués de références au bon vouloir divin par Jebbar-l’Islamiste. L’imagination, l’ingéniosité, la solidarité, les solutions de fortune relancent le moteur du véhicule hors d’âge, sous le regard et les appréciations des habitants de la cité tous sur le pied de guerre. Résignés, ils attendent le retour de l’eau, non sans quelques traits d’humour de  la part d’Hakim sur son fauteuil roulant.

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     Zakaria, 50 ans, journaliste à la rédaction du quotidien « Le Révolutionnaire », l’organe du pouvoir en place depuis l’indépendance du pays, encensaient sans vergogne, dans ses articles, les réalisations du régime. Le zélateur en dissimulait soigneusement les carences. Écrivain, chantre de l’élite gouvernementale, ses récits et ses essais  recevaient sans peine l’approbation éditoriale. L’attaque des autorités par des contestataires du parti sortent brusquement Zakaria de sa torpeur militante. Le voilà qui dénonce violemment la répression sanglante des « manifestations de la faim » d’octobre 1988. Censure de ses ouvrages, mise au placard, lettres de menaces de mort, harcèlement téléphonique, bouleversent son existence d’homme public. La peur le submerge. Elle lui fait adopter un comportement si insensé qu’il provoque le départ de sa femme avec ses enfants. Mis d’office en retraite anticipée, il est libre désormais, ayant pour seules contraintes : remplir ses bassines pendant les horaires fluctuants de distribution d’eau et son réfrigérateur par quelques sorties prudentes dans le quartier. Terré dans son appartement, il noie sa terreur dans l’alcool jusqu’à l’inconscience dont il sort brutalement par d’horribles cauchemars.

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     Petit à petit, de son balcon, Zakaria  commence à regarder vivre ses voisins, à les saluer, les écouter, à participer à la vie de la cité. Il est repris par l’envie d’écrite un livre, mais ni la fumée du tabac, ni l’alcool n’aident l’écrivain en panne de sujet. Le peuple devient sa matière première. Zakaria commence « d’observer ce microcosme d’humanité avec un appétit nouveau ... glane les minuscules évènements sortant de l’ordinaire par leur teneur étrange, caustique ou dramatique...dresse un fichier d’histoires des gens » de son quartier « laboratoire de toutes les composantes sociales».

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     Il a trouvé ses personnages : Nasser, le petit technicien du gaz insignifiant qui rejoint Malika, la prostituée, la nuit, quand elle n’est pas « en voyage d’affaires » ; Mokrane, le tenancier de la Méduse bleue, un bar malfamé isolé sur la côte, ouvert pendant les heures du couvre-feu ; Jebbar-l’islamiste qui se réfère à l’intervention d’Allah pour les choses les plus insignifiantes ; les trois barbus qui préparent l’enfer sur Terre sur leur banc de parpaings ; Aziz, l’inventeur génial ; Rose, l’ancienne sage-femme juive qui a voulu rester après l’Indépendance, respectée et protégée de tous ; Hakim sur son fauteuil roulant.

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     Une nuit, de retour de beuverie, Zakaria croise Nasser, tout tremblant sur le palier. Bouleversé, ce dernier lui confie avoir reçu une lettre de menaces de mort. L’écrivain tient son héros. Il tient son histoire ...

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     Un message signé ORION, du 29/10/07, rapporte une interview de FELLAG intitulée « Le rire, c’est le costume du désespoir », à la question :

           « Dans L’Allumeur des rêves berbères, vous dressez le portrait de personnages qui recherchent dans les extrêmes un exutoire à leur peur. Le peuple algérien ressemble-t-il à ces personnages ? »

Mohamed FELLAG répond : 

 « Les Algériens sont comme tous les peuples du monde. Ils vivent en fonction des réalités socio-politiques qui les entourent. Mes personnages sont des sortes de losers, des désaxés que leur environnement a cassés. Leurs rêves, leurs avenirs et leurs amours ont été brisés. Et ces deux premières années de la naissance de la violence en Algérie les poussent à leur extrémité inconsciente, conditionnée par leur culture et par l’éducation qu’ils ont eues. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est la mécanique intellectuelle que ces personnages produisent pour continuer à exister. Quand on est dans une situation extrême, le cerveau s’emballe et essaie de trouver des solutions. Comment rester vivant si on est menacé ? Comment être encore là demain ? Comment faire vivre ma famille ? »

http://www.algerie-dz.com/forums/showthread.php?t=62305

 L’Allumeur de Rêves berbères est paru en 2007, chez J.C. Lattès

 FELLAG Mohamed (1950) – C’est à Alger (2002)

http://colinecelia.canalblog.com/archives/2012/04/04/23935188.html

 Mohamed FELLAG (1950) – Rue des petites daurades (2001)

http://colinecelia.canalblog.com/archives/2012/03/24/23845042.html

Contexte politique en Algérie de 1990 à 1999

http://colinecelia.canalblog.com/archives/2012/04/26/24108833.html