FELLAG Mohamed (1950) – C’est à Alger (2002)

 

     Le recueil de nouvelles de FELLAG, C’est à Alger, nous immerge dans la tragédie algérienne du dernier quart du XXe siècle.

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 La théorie des dominos 

      Bâb-El-Oued, une nuit froide de décembre 1975, des nervis attirent Mourad dans un guet-apens. Enlevé, conduit dans des locaux sordides, Mourad est interrogé, menacé, malmené, insulté et objet de l’humour sadique de tortionnaires aussi bêtes que cruels. Persuadé être la victime innocente d’une erreur, Mourad apprend que son crime est d’avoir ri à une plaisanterie anodine d’un inconnu, sur le Président algérien (voir contexte 1). Le malheureux est jeté dans une cellule des sous-sols glacés et sombres de l’immeuble. L’endroit est déjà occupé par un être famélique, enfermé là depuis une douzaine d’années, sur un motif aussi futile.

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 Le Nègre de midi 

      Farid est un marginal, aux yeux de tous. Artiste-peintre autodidacte, voilà presqu’un an qu’il consacre tout son temps à la réalisation du portrait d’une jeune fille aperçue dans la rue. Chaque touche de couleur, chaque trait de la miniature concentrent tout ce qu’il est capable de donner, d’imaginer, d’aimer, d’espérer. Un après-midi d’août 1992, alors que le tableau achevé est enfermé dans la niche creusée au coin de la terrasse, que la ville est paralysée par la chaleur torride, une fillette l’informe que le « Nègre de midi » demande à le voir...

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     Ce conte offre une ouverture sur l’imaginaire, l’irrationnel. Il nous propose une réflexion sur l’universel et l’intemporel de l’art et de la culture. Il nous invite à méditer sur la vie, la mort, l’éternité, sur le passé, le transitoire du présent, aussi cruel et fou qu’il soit. L’imaginaire est l’échappée du puits sans fond du désespoir, de la résignation, de l’oubli, de l’interdit. L’imaginaire est l’Oiseau de paradis aux ailes magnifiques, qui plane, inaccessible, au-dessus des chars, des hélicoptères et des hordes noires.

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La balle 

      Alger est en état de siège. Un officier s’écroule, la tête fracassée par une pierre lancée d’un toit. La provocation déclenche les tirs de riposte de l’armée qui affronte les Islamistes place des Martyrs.

      Face à face, deux amis d’enfance se reconnaissent, Kamel le chef des barbus, pistolet braqué sur Nordine. Trop tard ! Nordine, le soldat, vient précisément d’ajuster son tir. « Le temps suspend son vol. »

      Amis d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, partageant joies et épreuves, séparés seulement par l’opportunité qu’ils ont eu de se sortir de l’insécurité matérielle, l’un dans un camp, son ami dans l’autre. Le destin direz-vous!

      Quoi d’autre ?

      Nordine aussitôt abattu par le snipper provocateur.

      Deux vies évoquées en durée balistique et abrégées, pour..., pour des causes qui ne sont pas les leurs : celles d’Islamistes radicaux algériens, saoudiens, iraniens, afghans, soudanais ; celles de généraux carriéristes, indifférents au coût humain de leur stratégie ; celles d’hommes d’affaires, de grosses affaires, auprès desquelles que représentent deux vies ?

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      FELLAG, alterne l’évocation du drame avec l’écoulement de la minute fatidique, qu’il étire, prêtant à la balle une conscience et une résistance à l’absurdité de la scène, dans une lutte tragi-comique, du chargeur à la cible. Paradoxalement, ce procédé, donne vie à l’action de mort décrite dans cette nouvelle concise et poignante datée de juin 1991.

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 Allô !

      Dès que la maisonnée est endormie, réfugiée sur le balcon de l’appartement, jusqu’au premier appel à la prière du lever du jour, une femme téléphone à Samir, l’homme qu’elle aime.

      La chronique de sept monologues adressés à un correspondant compréhensif, patient et taciturne révèle, au fil des nuits, la personnalité de Samia et la cause de ses appels clandestins. Malgré des études supérieures, une formation juridique et une expérience professionnelle, cette jeune femme cultivée est recluse par ses frères et beaux frères acquis à l’Islamisme.

      Depuis le fond des âges, sort absurde et injuste accordé au fait d’être née femme, qui la condamne à rester cloitrée sous surveillance avec ses sœurs et belles-sœurs, guettée par l’effrayante perspective d’un mariage arrangé.

      Faisant fi du couvre-feu, dans la nuit de décembre 1997, des ombres discrètes glissent le long des murs, des familles terrorisées tentent d’échapper à la horde islamiste et l’écho de la chasse infernale parvient jusqu’au coin de balcon où se tapit Samia.

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Alger-New York 

      Hocine « avait l’insouciance et l’inconscience d’une génération que la politique dégoûte au plus haut point parce que c’est un truc de bourgeois ou de pouvoir, honni de naissance dans les quartiers d’où il vient. »

      Hocine tentait de vivre, tout simplement ! Il fallait se débrouiller, évidemment ! Il avait un petit trafic lucratif d’importations illégales de produits de première nécessité et avait un don pour dégoter les objets les plus invraisemblables afin de satisfaire les désirs inhabituels d’un client.

      L’existence d’Hocine se compliquait depuis cinq ans que la guerre civile s’étendait sur l’Algérie. Rentrer avant le couvre-feu, ruser avec les interdits s’ajoutaient aux problèmes de logement, de chômage et de pénurie.

       N’avait-il pas, du renfoncement d’une porte, assisté impuissant à l’exécution d’un homme par un commando islamiste ? N’a-t-il pas senti mourir dans ses bras une fillette ensanglantée, victime d’un attentat à la bombe particulièrement meurtrier ?

      Le Rouquin, son ami philosophe, Malik, l’ingénieur du temps, son copain Zaïd ont été massacrés un à un, et … Farida, son amour, égorgée avec sa famille dans leur appartement. L’étau se serrait sur lui.

      Que lui restait-t-il ?

      La mort ou l’exil !

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      Le récit fait un va et vient entre les derniers mois de 1995 décisifs d’Hocine à Alger et les jours qui précédèrent l’attentat du 11 septembre 2001, à New York. Le « rêve américain » concrétisé par le froid, la faim, la misère, la solitude prenait alors fin, car, rattrapé par l’horreur qu’il avait cherché à fuir, Hocine est devenu un suspect aux États-Unis. Terroriste potentiel, il est arrêté…

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     Ces nouvelles oscillent entre fantastique et réalité. FELLAG raconte l’histoire individuelle de héros pris dans l’engrenage des problèmes socioculturels, empêtrés malgré eux dans les contradictions de la réalité algérienne et victimes de causes dont les enjeux les dépassent.

      La force de ces textes est de suggérer, sans pathos, le contexte dans lequel les personnages évoluent. L’éventail des thèmes abordés nous fait découvrir en filigrane les réalités pudiquement cachée sous les termes d’années noires.

      FELLAG-homme-de-théâtre se profile derrière FELLAG-écrivain dans l’art de planter sobrement le décor, de mettre en scène ses héros, par la clarté du texte et  la vie qu’il a su donner aux cinq récits.

Mohamed FELLAG (1950) – Rue des petites daurades (2001)

 Mohamed FELLAG (1950) – L’Allumeur de Rêves berbères (2007)

Contexte politique en Algérie de 1990 à 1999