Danièle SALLENAVE (1940)Les Portes de Gubbio (1980)


  Les Portes de Gubbio (1980) est le troisième roman de Danièle SALLENAVE pour lequel elle obtint le Prix Renaudot en 1980 qui la fit connaître du grand public.

     L’action des Portes de Gubbio se déroule dans un pays d’Europe de l’Est, qui n’est pas nommé, à la veille du « Printemps de Prague », dans un climat lourd d’oppression et de censure politique. Danièle SALLENAVE aurait déclaré dans un entretien qu’il a été publié à la suite d’un court séjour qu’elle avait fait à Berlin en 1977, au cours duquel elle avait expérimenté ce choc des deux mondes séparés par un mur.

     L’introduction de ce roman s’intitule « Avertissement du traducteur ». Ce dernier raconte comment, il s’est vu remettre un paquet par un jeune homme anonyme de la part de l’homme qui l’avait accompagne la veille jusqu’à son hôtel. Le paquet contient 5 cahiers manuscrits du journal de S. et quelques feuillets sans date.

     Ce journal s’étend du 2 octobre 1966 au 23 juin 1967. L’auteur de ce journal est personnage principal du roman, S.. Son nom demeure inconnu. Professeur de musique au conservatoire, il sollicite un congé auprès de son ministère pour se livrer à des recherches de composition musicale. Présenté au départ comme une faveur qui lui est accordée pour poursuivre ses recherches musicales, ce congé se transforme bientôt en une obligation de collaborer avec le régime. L’administration exige en effet que le narrateur produise de la musique subliminale destinée à améliorer la productivité des travailleurs dans les usines.

     S. est rapidement entraîné sur un autre terrain. Au lieu d’écrire de nouvelles partitions, il multiplie les démarches pour recueillir des témoignages concernant les dernières années de la vie d’Egon Kaerner. S. se sent attiré et comme inspiré par Kaerner : Il trouve dans son œuvre une ascèse rigoureuse et exemplaire, sans fraude et sans concession à l’égard du régime. Kaerner possède une vision très particulière de la musique. Les lettres de Kearner ainsi que quelques extraits de son journal s’imbriquent dans le journal de S..

     S. s’interroge sur le phénomène de création et sur l’impression que produit l’écoute musicale.

     À travers les réflexions de S., compositeur et de S., biographe de Kearner Danièle SALLENAVE discute l’opposition qu’on établit d’ordinaire entre l’engagement et l’art pour l’art. Elle montre que l’engagement, qui doit reposer sur le choix et sur la liberté, peut être transformé en propagande d’État, comme c’était alors le cas pour de nombreux artistes dans les pays de l’Est. L’art ne saurait se réduire à l’exaltation d’idéaux collectifs. Mais elle critique aussi les artistes qui comme à l’Ouest dans les années 1960-1970, pratiquèrent un art formaliste à l’extrême, dépourvu de tout message transitif et de tout contenu social. L’art pour l’art implique un certain engagement dans la société.

     Le journal de S., qui s’apprête à franchir le cap de la quarantaine, décrit sa vie privée et sa liaison avec Anne, une étudiante du conservatoire, d’où une réflexion sur l’âge mûr, sur l’amour passion et sur l’amour tendresse, sur la vie de célibataire et sur la vie de couple, sur la création et la procréation.

S. rend fréquemment visite à F., professeur d’archéologie dont les recherches, sur le terrain, sont interrompues. Comme lui, F est aux prises avec une administration tatillonne aux règlements opaques. F., bien que très malade, prépare la réédition d’un de ses ouvrages concernant les découvertes archéologiques qu’il a faites autrefois. 

     Au départ, la pratique de l’écriture rend S. plus attentif aux détails de la vie    quotidienne. Il note chaque incident ou chaque rencontre avec un grand souci d’exactitude. Mais à mesure que son attention aux plus petits détails se développe, la présence de l’inconscient s’affirme.

     Le roman décrit la surveillance policière qu’exerce le régime communiste sur les citoyens. Ce climat oppressant est entretenu par une bureaucratie omniprésente. On songe à l’univers de Kafka. Nul ne peut échapper aux tracasseries de la loi administrative. Chacun exerce sur soi une auto-surveillance pour ne pas être l’objet de délation.

     Malgré le silence des journaux, S. remarque des faits étranges dans le quartier nord de la ville, autour de la briquèterie, de l’autre côté du fleuve. Une explosion, un incendie, des ponts coupés, des mouvements de troupes, des rassemblements. Il est question d’une campagne d’assainissement. Dératisation ? Assèchement ? Évacuation sanitaire ? Épuration sociale ? Épuration politique ? On peut tout imaginer. Il est certain qu’aucune hypothèse n’est invraisemblable, mais S. se garde bien d’interpréter, il note ce qu’il voit sans plus.

      Les Portes de Gubbio proposent une série de réflexions très fines sur la vie courante. S. vit dans une société où la liberté des hommes est niée par un régime policier, bureaucratique et totalitaire. Son existence se déroule dans un monde désenchanté, où la brutalité du vécu contredit l’utopie de l’histoire. S. étouffe dans le cynisme ambiant. Il est prisonnier d’un système mensonger rendu plus sinistre encore par la grisaille qui domine le décor. La maladie et la mort sont omniprésentes. Folie de Kaener, agonie de F., mort du mari de Madame B., les morts de la fabrique et de la manifestation. Cette grisaille fonctionne dans le texte comme l’expression symbolique d’un deuil innommé ; elle désigne l’amertume des espérances trahies et l’abandon de l’idéal des Lumières.

     Le roman décrit la défaite d’un personnage, sa carrière brisée, son existence incertaine. Pourtant S. sort transformé de cette épreuve. Une profonde mutation s’opère chez lui au fur et à mesure de l’écriture de son journal.

     S. se récuse. À travers son journal intime, nous voyons se préciser les motifs de son refus et sa conception personnelle de la musique. Dans la conclusion du roman, le narrateur apprend que son congé est reporté sine die. Il apprend qu’il a perdu son poste au conservatoire de musique parce qu’il refuse de collaborer avec le régime.

(Résumé fait avec l’aide d’extraits du livre : Danièle SALLENAVE et le don des morts de François de La Rochefoucauld  fr.wikipedia.org)

Danièle SALLENAVE (1940) - La Vie fantôme (1986)

Danièle SALLENAVE (1940) - Viol (1997)

Danièle SALLENAVE (1940) - Biographie – Bibliographie